
Il apparaît à l’écran, un œil ouvert, l’autre mort, couvert du cache noir qui le dissimule. Sur sa joue droite, une cicatrice. Son visage est amaigri, son souffle parfois court. Salman Rushdie a soixante-dix-huit ans et est rescapé, miraculé diraient certains, d’une attaque de quinze coups de couteau. Il sourit, commence à parler, nous évoquons son vieil ami Julian Barnes qui a fait la couverture d’un récent Transfuge, il se détend vite, raconte quelques blagues, rit en fond de gorge, invoque ses habituels fétiches littéraires : Borges, Conrad. Salman Rushdie a soixante-dix-huit ans et demeure ce jeune Indien arrivé en Grande-Bretagne, aspirant écrivain, cherchant une fantasmagorie entres les murs centenaires de l’Angleterre shakespearienne et les créatures d’une Inde enchanteresse, il est le jeune homme de Londres et de Bombay, l’Enfant de Minuit qui se sait élu pour construire une œuvre drôle et tragique, nourrie de folie quichottesque et d’instinct romanesque. Ce jeune homme transparaît tout au long de La Onzième heure, recueil qui nous invite au pur plaisir de la fiction, grâce à l’invention de personnages singuliers, excessifs, aux mystères peu à peu dissipés. Ainsi le vieil écrivain du « Défunt retardataire », (intitulée « Late » en anglais, et qui surprend donc un peu sous ce titre en français, même si l’ensemble de la traduction mérite d’être saluée), qui revient à Oxford, où il a passé sa vie, pour se venger d’avoir été attaqué, et réduit à l’impuissance par l’ancien directeur de l’université, parce qu’il était homosexuel, dans un pays qui dans les années 60, ne pouvait le tolérer. Cette nouvelle traduit justement la détresse d’un homme qui a soudain perdu ce qui lui permettait d’entrer en lien avec le monde, l’écriture, la littérature, la silencieuse détresse de l’écrivain qui ne peut plus écrire. Terreur qui a traversé Salman Rushdie, nous raconte-t-il, après l’attaque de ce jeune islamiste qui crut entrer dans l’histoire par la haine, en obéissant à une fatwa vieille de près de quarante ans, puis l’écriture du Couteau, puissant récit de ce qui avait eu lieu, et de sa reconstruction, mois après mois. Ce sentiment d’être et de ne pas être se retrouve dans la nouvelle « Oklahoma », mystérieux face-à-face entre deux écrivains, l’un aspire à s’effacer, après une vie de peu de succès, l’autre aspire à retrouver le premier, mais à quel moment l’un n’est-il pas l’autre, à quel moment, comme dans les nouvelles de Kafka qui ne sont pas sans lien avec celles de La Onzième heure, celui qui cherche le disparu ne disparaît-il pas à son tour ? Nul hasard que des fantômes traversent ce livre, tels des forces occultes, ainsi le pouvoir de vengeance et de justice de la jeune « Musicienne de Kahany »,qui évoque L’Enchanteresse de Florence du Rushdie érudit et amateur de contes des années 2000, inscrivant dans un personnage de femme, le mystère d’une artiste bouleversée par son art, à la fois toute-puissante et vulnérable face à sa propre force. N’est-ce pas là aussi un aveu profond de l’écrivain qui, par un livre, a enflammé des milliers d’Islamistes jurant sa mort ? N’est-ce pas là une douloureuse confession de celui qui voulait consacrer sa vie à la littérature, et qui s’est vu toute la deuxième partie de son existence, traqué et menacé ? Il ne faut pas, et je ne le veux pas, résumer Salman Rushdie, et son œuvre multiple, fantasque, régénératrice, si justement humaine par instants, aux violences dont il a été victime. Mais ses personnages d’artistes, jeunes femmes ou hommes vieillissants, tels qu’ils apparaissent dans ce livre, nous interpellent sur ce que signifie un art qui tente de rendre justice, après qu’un tort a été commis. La question est forte : jusqu’où l’art peut-il réparer ? Et elle demeure suspendue. Peut-être une réponse nous est-elle offerte à la fin, dans cette nouvelle presque symboliste, et franchement pamphlétaire, « Le vieil homme de la piazza »,qui nous raconte en une transparente allégorie, la fin du langage, parce que nous n’avons pas su en prendre soin. Salman Rushdie, devenu le chantre de la liberté d’expression par son destin, mais aussi par son engagement dans ses livres, mais aussi dans la sphère de la littérature américaine où en tant que président du PEN Club, il a constamment défendu la libre création, contre les attaques aveugles de ceux qui veulent dominer la langue, l’art, venus ces dernières années de tous bords politiques. Jusqu’à ce que Donald Trump occupe tout le terrain, figure que Rushdie dépeignait déjà en personnage grotesque, sombre « Joker », il y a plus de dix ans. Salman Rushdie fête ses soixante-dix-neuf ans en ce mois de juin, nous lui souhaitons le meilleur anniversaire possible, loin de la dernière heure qui, à lire sa fiction réflexive, ses personnages mélancoliques mais au combat, ne risque pas de se présenter bientôt.

Après Le Couteau, comment avez-vous ressenti le besoin de revenir à la fiction, et même à cette forme que vous n’aviez pas pratiquée depuis longtemps, la nouvelle ?
Je me suis toujours considéré d’abord comme un écrivain de fiction. J’ai dû écrire plusieurs livres de mémoires, parce que je ne voulais pas que quelqu’un d’autre le fasse à ma place, mais la raison pour laquelle j’ai commencé à écrire, c’était pour raconter des histoires. Mais étrangement, après l’attaque, il m’a été pendant un temps impossible de penser à la fiction. C’était la première fois. Je devais affronter l’attaque directement, sans passer par le détour de la fiction. Mais à partir du moment où j’ai terminé Le Couteau, la fiction a commencé à revenir dans mon esprit, à mon grand soulagement. J’ai écrit en premier « Le Défunt retardataire », l’histoire de fantômes. Mais j’étais face à un problème : elle était trop courte pour un roman, trop longue pour une nouvelle. Je ne savais pas quoi faire. Et, au cours des mois suivants, deux autres histoires du même format ont surgi dans mon esprit. Je dirais en quelque sorte que ce livre est né de manière accidentelle, mais il m’a offert ce que j’espérais : la certitude que j’étais capable d’écrire à nouveau.
Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°199 de Transfuge
La Onzième heure, Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Gallimard, collection Du Monde Entier, 320p., 23€











