Au risque de rouvrir une plaie mal cicatrisée, la romancière Emmanuelle de Boysson se replonge avec ce très beau Tendre Maroc dans son enfance privilégiée au Maroc dans les années 1970.
On appréhende toujours de se laisser glisser sur la pente nostalgique. La rêverie se nourrit de souvenirs qui suscitent des émotions ambivalentes et le plaisir de resusciter des instants de bonheur est en partie gâté par le sentiment de leur perte. Emma, alter ego d’Emmanuelle de Boysson, est invitée à un prix littéraire à Casablanca. Une amie lui propose de revoir Mohammédia, une ville périphérique, aujourd’hui absorbée par la banlieue, où l’autrice a vécu de six à treize ans, une période décisive, à l’aube de la puberté, qu’elle a traversée comme une phase initiatique et traumatique. Son père, ingénieur, nommé à la direction de l’Industrie cotonnière du Maroc, s’y était installé avec sa famille.
Un demi-siècle plus tard, Mohammédia n’est plus dans Mohammédia ; irrésistiblement, quoique à contrecœur, Emma s’applique à recomposer un monde disparu, idéalisé par le souvenir, mais empreint de mélancolie. Les sensations reviennent une à une, lestées de détails éloquents dont la romancière parsème joliment son histoire à la manière de Patrick Modiano. La fresque narrative se déploie dans une lumière magnifiée par la mémoire, révélatrice comme une image émergeant d’un appareil photo Polaroid. Monoï à la noix de coco, Peugeot 404, volumes du Club des Cinq, chocos BN, malabars et carambars accompagnés d’une devinette ou d’une blague, tout ce qui a survécu à l’oubli a été fixé par une émotion et c’est ainsi que s’est forgée la délicatesse d’Emma. Elle se revoit enfourchant son vélo, « ivre des odeurs d’eucalyptus, de menthe, d’oranger, de l’éclat des glaïeuls, du vert fluo de la pelouse ». La jeune godiche — « barrette dans les cheveux, jupette, socquettes et sandales démodées » — se métamorphose en nymphette comme un nénuphar phosphorescent, grâce à tante Zita qui la relooke en lui fournissant un bermuda orange, une chemise à fleurs et du mascara.
Brimée par une mère sévère, peu affectueuse, quoique juste et dévouée à la philanthropie, la jeune fille privilégiée se persuade que le moins qu’elle puisse faire, c’est soulager la misère des Marocains démunis. Cette initiative ne la rend pas moins innocente. Ainsi, sans comprendre ce qui lui arrive, devient-elle la proie d’un vieil escogriffe concupiscent qui abuse d’elle à Merzouga.
Ce souvenir indélébile est d’autant plus poignant qu’on devine, à l’arrière-plan, le contexte de ce qu’on appellera plus tard les « années de plomb » d’une nation encore rurale ; le régime d’Hassan II centralise alors son pouvoir monarchique aux dépens des dissidents avec une restriction croissante des libertés publiques. C’est à la fin d’un monde archaïque qu’a assisté Emma, juste avant l’essor de l’industrialisation et de l’urbanisation du pays, à Casablanca notamment. « La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains », écrivait Jacques Roubaud dans le sillage de Baudelaire. Celle d’un Mohammédia bienheureux s’est à jamais dénaturée, aux yeux de la jeune fille, par un après-midi de canicule où on l’avait laissée sans surveillance.
Tendre Maroc, Emmanuelle de Boysson, Calmann Lévy, 216 p., 18,50 €







