Serge Kaganski, avant Transfuge, ce fut les Inrocks, et c’est cette odyssée de la presse, mais aussi tout un pan d’une vie, qu’il conte dans ce livre qui se lit comme ses critiques : avec délectation.

« Kandikagan ? » : cette étrange locution, qui résonnait entre les platanes et le béton de nombre de cours de lycée et de facs des années 90 du siècle dernier, ne rend pas hommage à un cousin éloigné de Kandinsky, et, non, ce n’est pas davantage du hongrois médiéval, mais une espèce de sésame pour cinéphiles tendance rock, de shibboleth pour amateurs de septième art et de phrases bien troussées : « Qu’en dit Kagan(ski) ? », se disait-on, et on compulsait avec fébrilité notre numéro des Inrocks, impatients d’entendre la bonne parole de celui qui jouait moins les arbitres du goût que l’initiateur. Oui, que disait-il, Serge, du dernier film en provenance de Hong-Kong, du nouveau Dardenne, quelle formule heureuse et claquante allait-on se répéter comme on tourne et retourne dans sa tête un riff, comme on rumine quelques mots de son héros, Springsteen, ou de l’oracle Dylan ?

Les lecteurs de Transfuge connaissent bien la verve enthousiaste et rigoureuse, espiègle et humaniste, propre à Serge, ils connaissent bien ce style (car, oui, ce dernier n’est pas le seul apanage des écrivains, la critique elle aussi est affaire de style) qui fait de ces mémoires de trois décennies sur le pont du navire Inrocks plus qu’un compendium de faits et de dates – même si, dans ce « roman des Inrocks », faits dates, noms sont tous là. La genèse avec Christian Fevret, Jean-Marie Durand, l’ère Pigasse avec sa valse des rédacteurs en chef, et, entre ces deux bornes, l’âge d’or de la première décennie, 1985-1995, puis le passage à l’hebdo – l’ouvrage est une mine pour les futurs historiens de la presse, mais il vaut aussi comme une mise en garde destinée à tous les aspirants critiques : on n’écrit jamais seul sur un film, sur un livre, sur un disque, il y a tout le reste, et le reste n’est pas l’accessoire : les camarades de la rédaction, les photographes, toute la salle des machines du mag, sans oublier l’écosystème des autres revues, des festivals, de la radio, de la télé. Serge, par tempérament, reconnaît-il, mais aussi par nécessité, n’est pas un loup solitaire, et il caresse un rêve romanesque, dont ce livre est l’aveu à peine déguisé, un rêve balzacien, peut-être, un rêve adolescent (au meilleur sens du terme : fervent et idéaliste), sûrement, celui d’une société secrète. Secrète et paradoxale, car les Inrocks ne sont pas une plaquette confidentielle échangée sous le manteau, mais qu’importe, tout comme le « Kandikagan ? » réunissait lycéens et étudiants cinéphiles et rockophiles des années 90, la culture et la critique sont, pour Serge, une affaire d’affinités, une constellation de noms et d’enthousiasmes reliés comme par l’appartenance à une même confrérie.

Et tout comme, d’ailleurs, au sein de ces organisations parallèles et romantiques, on adoptait un code d’honneur (on dirait dans le jargon d’aujourd’hui une charte éthique), le ciné au Inrocks, sous le patronage de Serge, c’était quelques convictions intangibles, et en particulier, une ligne qui se méfiait du film-discours, récusait le message, privilégiait l’approche esthétique du grand écran. On a dit esthétique, pas esthétisante, le cinéma pour Kaganski est politique (lire ses pages sur les Dardenne), mais politique par ses propres moyens : l’image. On relira à ce propos le récit de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Amélie Poulain », et qui a valu à Serge quelques avanies, pour voir, sur pièce, ce qu’est une analyse politique d’un film.

Quiconque passe le seuil d’une société secrète doit se dépouiller de son identité préalable et renaître à un nom nouveau, fût-il seulement affublé d’un sobriquet. Et la langue de Serge a cette vertu de cristallisation qui fait de telle de ses tournures comme un nouveau nom de baptême pour le cortège de cinéastes et musiciens qu’il a rencontrés au cours de sa carrière. Ces souvenirs forment les parties les plus savoureuses du livre, et Serge n’en est pas avare. Echantillon : Nick Cave, l’« australopithèque punk, adopté par l’axe Londres-Berlin », David Lynch et « son charme de lord new wave », les frères Coen, « Kafka déplacé au milieu de l’Amérique profonde », etc., etc., c’est un régal.

Un régal, un feu d’artifice dirait-on volontiers, à ceci près que Serge n’est pas avide de lumière, autre analogie avec les affiliés des organisations clandestines. Il y a, on l’a signalé plus haut, cette foi dans le travail de groupe, cette façon de mettre l’égo dans la pénombre. Mais il y a d’autres ombres, il y a l’histoire familiale, la Shoah – et l’éclat de l’humanisme de Serge, l’électricité du rock, la lumière du grand écran, ce sont aussi des façons de conjurer les ténèbres.

Serge Kaganski, 32 ans, ma vie Inrocks, préface de Philippe Garnier, Editions Braquage, 300 p, 22,90€