Agnès Evren est sénatrice et porte-parole LR. Œuvrant pour l’encadrement d’intelligences artificielles éthiques et respectueuse des droits d’auteurs, elle a apprécié la puissance du travail de prospective des Ingénieurs du Chaos de Giuliano da Empoli
Pourquoi avoir choisi ce livre, Les Ingénieurs du chaos ?
Les ingénieurs du chaos sont un miroir tendu à notre société. Ils débutent d’ailleurs par la description que fait Goethe d’un épisode de Carnaval, où s’opèrent un renversement symbolique des valeurs et une abolition des normes et des règles qui aboutissent à un déferlement de violence. Un jour par an, tous les excès sont possibles. Mais ce catalyseur n’existe plus. Et l’excès, la polarisation et le travestissement sont devenus, selon Giuliano da Empoli, « le nouveau paradigme de la vie politique ». Ce livre révèle la transformation profonde de la politique, où l’inexpérience est érigée en « vertu garantissant la probité » et l’incompétence en « gage (d’) authenticité ». C’est ce qu’il s’est passé en Italie avec le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo qui a séduit par son discours antisystème répandu viralement sur les réseaux sociaux. Plus besoin de colonne vertébrale idéologique, de propositions construites, lorsqu’on exploite l’économie du clash sur les réseaux sociaux, le buzz à la seconde, l’émotion plutôt que la raison.
Derrière cette communication outrancière se cachent des spins doctors experts en big data. Ces spécialistes en marketing exploitent les données numériques des électeurs pour « satisfaire leurs demandes indépendamment de toute base idéologique ». C’est cette mécanique délétère du marionnettiste qui souffle à l’oreille des populistes que mettait déjà en lumière da Empoli dans son « Mage du Kremlin ».
En quoi ce livre entre en résonance avec vos engagements politiques ?
Je suis rapporteure d’une mission d’information sur les « zones grises de l’information » au Sénat, c’est-à-dire sur le brouillage des genres entre information, opinion et divertissement sur le web, où prolifèrent fausses informations et tentatives de manipulation. Les algorithmes favorisent la diffusion des contenus outranciers qui suscitent colère, indignation ou enthousiasme, sur les réseaux sociaux et les plateformes. Une fausse information a 70% de probabilité en plus d’être partagée sur Internet, car elle est en général plus clivante, plus originale et disruptive qu’une vraie. Or 72% des Français s’informent sur les réseaux sociaux. Il y a donc un enjeu très fort d’accessibilité à une information libre, éclairée, indépendante et sourcée qui respecte les règles de déontologie et qui ne relève ni de la propagande ni de l’ingérence de puissances étrangères. C’est un impératif démocratique.
D’autre part, dans cette bataille de la captation de l’attention, je mène le combat. J’ai fait interdire l’usage du téléphone portable au lycée, pour que les plus jeunes retrouvent des temps de sociabilisation essentiels.
La saturation de l’espace informationnel pousse à la simplification. Les citoyens sont exposés à une quantité énorme d’informations. Il faut donner à nos jeunes les moyens de développer leurs facultés d’analyse et leur esprit critique, de prendre le temps de la lecture aussi.
Vous voyez donc de fortes résonances contemporaines à cet ouvrage ?
Une partie de l’opinion considère que les réponses modérées n’ont pas résolu certains problèmes. S’adresser à l’électeur moyen pour créer un consensus n’est plus gage d’adhésion, car la crise de confiance envers les institutions favorise l’émergence de positions radicales. La nuance, la réflexion ne sont plus plébiscitées, au profit de slogans simples et clivants.
Les ingénieurs du chaos ont certes compris que l’économie de l’attention récompense les émotions fortes. Néanmoins, il nous appartient, en tant que femmes et hommes engagés en politique, « d’inventer une nouvelle sagesse pour une nouvelle époque », comme le disait J.M.Keynes, afin de défendre le bien commun.
Les Ingénieurs du Chaos de Giuliano da Empoli ; Editions Folio, 240 pages, 8,60 euros, sortie le 16 mars 2023







