La légende du comic américain underground sort un nouvel album consacré à la paranoïa, un sujet qui l’a toujours intrigué… et sans doute concerné. Miracle : Crumb était de passage à Paris… Nous l’avons cueilli au vol pour un entretien très excitant alors que la Galerie David Zwirner de Londres s’apprête à le fêter.

Tout est parti de la découverte au hasard sur les réseaux sociaux de la sortie en France du nouvel album de Robert Crumb consacré à la paranoïa (vaste domaine, pénétré chez lui d’une anxiété chronique relative à notre époque riche en théories du complot …). J’avais grandi avec Mr. Natural, Fritz the Cat, Keep on truckin’, il n’en fallait pas davantage pour me persuader de coincer Robert Crumb, rétif aux interviews et jamais excité à l’idée d’être dérangé. Le hasard qui est parfois l’amie de la chance fit qu’il se trouvait à Paris ce jour-là. L’attachée de presse des éditions Cornelius me donna un 01. Robert Crumb ne possède ni portable ni ordinateur et s’en porte très bien. Une voix, sèche, où ne perçait pas le jovial enthousiasme, me demanda de me rendre d’ici une heure dans un rade près du métro Père Lachaise. Now or never. « Now », donc. Robert Crumb, 82 ans, m’attendait, assis dans une sorte de boyau, derrière le comptoir, où se succédaient des tables munies de petites banquettes se faisant face, comme dans les diner’s américains. Chapeau vissé sur le crâne, visage effilé mangé par une barbe blanche, lunettes posées sur un regard à la fois ennuyé et curieux, l’une des légendes absolues de la bd, Crumb me parut muni de rien d’autre que ses pensées, pour passer le temps. Pas de carnet de dessin ou de livre. Juste lui, face à lui-même et concentré devant mes questions. Étonné aussi que son nouvel album provoque autant de curiosité. Une double actualité pour ce grand travailleur, quoiqu’il en dise, puisque les planches de Chroniques de la paranoïa sont montrées dès la fin de janvier à Londres, chez David Zwirner, son galeriste depuis quelques années… Un entretien ? Non plutôt une conversation originale où il serait question de son obsession, calmée, pour le sexe, de Trump et de Manson, du Lsd, de Playboy, de Kerouac et de cette chère Janis Joplin… Sans oublier un père ancien Marines dépassé par le destin étrange de ses trois fils passablement originaux. Du Crumb dans le texte. Sans filtre…Magnifique.

J’ai bien aimé votre phrase au téléphone : « c’est maintenant ou jamais ! » Alors j’ai couru…Que faites-vous à Paris ?
J’ai des amis ici et aussi des affaires à régler. Paris… C’est une ville énorme. Oui, énorme ! D’une densité humaine incroyable. Mon Dieu… Cette cité n’en finit pas. Des gens partout. C’est stupéfiant. Je vis dans un petit village du sud de la France, non loin de Nîmes, alors quand que je descends du train, je reste bouche bée, comme un plouc de la campagne. Je me dis « Regarde tous ces gens ! Mais où courent-ils tous comme si leurs existences en dépendaient ?
Pourquoi êtes-vous installé dans un petit village français ?
J’y vis depuis plus de trente-cinq ans. Je suis venu en France parce que ma seconde femme que j’ai perdue il y a quelques années avait envie d’y passer quelque temps. On y est finalement resté mais je ne parle toujours pas un mot de français ! Je passe beaucoup de temps à jouer de la musique d’avant-guerre. Je pratique l’ukulélé, la guitare, le banjo… Et maintenant, je joue dans un groupe avec ma fille et ma petite-fille… En arrivant ici, j’ai découvert la musette des années 20 et 30. Une musique que j’adore. J’en joue beaucoup, mais aussi des vieux blues, du rag-time…
À vos débuts, avez-vous envisagé à un moment une carrière classique d’artiste peintre ?
J’ai un peu envisagé cette idée, mais ça m’est vite passé. Je suis un enfant de la culture populaire. Ma culture, c’étaient les comics, la télévision, la musique populaire. Je regardais énormément la télévision. Ma famille s’asseyait devant la télé tous les soirs. Quand je repense à mon enfance, je me vois surtout assis devant l’écran, à regarder passivement des émissions stupides. Chacun avait sa place devant la télé. La mienne était sur la droite, très près de l’écran, à me prendre les radiations. Il n’y avait pas de livres chez nous, juste une encyclopédie en plusieurs volumes que mes parents avaient achetée à crédit.
Très jeune, saviez-vous que vous ne vouliez pas de cette vie-là, que vous vouliez en sortir ?
Non. Jusqu’à la toute fin de mon adolescence, je ne savais pas qu’il y avait une autre manière de vivre. Ce qui m’a ouvert à d’autres possibilités, c’est la découverte de la littérature, avec des bouquins comme Sur la route de Jack Kerouac que j’ai lu vers 17 ans. Ça m’a bouleversé. Je me suis dit : « II existe un tout autre monde possible ! » L’Attrape-cœurs, de Salinger, a été aussi un choc. Ces deux romans extraordinaires sont les premiers qui ont changé ma vision du monde, qui l’ont élargie. J’ai fait toute ma scolarité dans des écoles catholiques. Avec mon frère Charles, on a dû tout déconstruire par nous-mêmes, se libérer du catholicisme.
Crumb est un nom d’origine irlandaise ?
Non, anglaise. Crumb est un vieux nom saxon qui figure, m’a-t-on dit, dans le Domesday Book, l’ouvrage qui recense les noms de tous les compagnons de Guillaume le Conquérant. Du côté paternel, je viens d’une famille de fermiers du Minnesota. Des gens honnêtes, travailleurs, religieux. Mon grand-père paternel, bien qu’agriculteur, possédait une grande bibliothèque. Mon père était l’un de ses quatorze enfants. Il s’était engagé dans l’armée américaine en 1936 et avait combattu pendant la Seconde Guerre mondiale dans les Marines. Patriote, solide, sans jamais rien remettre en question, il n’a jamais compris ce que mes deux frères et moi-même trafiquions. Aucun de nous ne voulait devenir militaire, comme il le souhaitait. Il avait l’impression d’avoir engendré trois anormaux. Mon frère aîné était gay, ce qui était impensable à l’époque. Moi, j’étais bizarre. Mon frère cadet, encore plus bizarre. Mon père a porté sa croix toute sa vie, ce qu’étaient devenus ses enfants resta chez lui une tragédie.
Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°195 de Transfuge
Chroniques de la paranoïa, éditions Cornelius.
Tales of paranoïa, David Zwirner, Londres. Du 29 janvier au 14 mars.











