La passionnante exposition interdisciplinaire de la Cité de l’Architecture et du patrimoine enquête sur les dramatiques conséquences des conflits sur les patrimoines. Et la nécessaire réparation.
Tout le monde a en mémoire la destruction, filmée, des Bouddhas de Bâmiyân en 2001 par les talibans. Dans un contexte guerrier, le patrimoine est souvent pris pour cible et son pillage ou sa destruction revendiqués comme arme de guerre. Mais le terme patrimoine ne comprend pas uniquement les œuvres matérielles, qu’elles soient picturales ou architecturales, comme le soulignent les commissaires de la remarquable exposition Patrimoines en Résistance qui vient d’ouvrir à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris. Pour Elisabeth Essaian, maîtresse de conférences en théorie et pratiques de la conception architecturale et urbaine à ENSA de Paris-Belleville et Mathilde Leloup, maîtresse de conférences en science politique à Paris, il est aussi important d’envisager le patrimoine immatériel, « l’objet affectif qu’on décide d’emporter avec soi dans une situation de déplacement », expliquent-elles, ainsi que les traditions orales, les pratiques sociales, les rituels et les savoir-faire artisanaux. « Tout l’enjeu de cette exposition, poursuivent-elles, est de comprendre ce terme vaste de Patrimoine, mais aussi les effets de sa destruction sur les populations ». Leur approche interdisciplinaire convoque l’archéologie, le droit, la linguistique, la politique, la sociologie et les arts à travers données historiques, cartes, œuvres d’art, documents d’archives et reconstitutions.

Une exposition interdisciplinaire en trois temps
Patrimoines en Résistance s’ouvre sur un impressionnant panorama composé de quinze photographies noir et blanc de la falaise et des alcôves vides du site de Bâmiyân réalisées par Pascal Convert. Elle s’organise ensuite en trois parties et autant de phases, parfois concomitantes, liées à ces actes : effacer, résister et réparer. Chacune d’elles intègre des données chiffrées schématisées par l’atelier de cartographie de Science Po, pour mieux saisir l’ampleur ou l’évolution de ces destructions, des textes écrits par les commissaires qui historicisent les évènements et les travaux menés par les acteurs associatifs locaux, les institutions comme l’Unesco et les fondations comme l’Aliph (Alliance internationale pour la protection du patrimoine). Un film réalisé par Iconem et mis en musique par Yann Brecy immerge dans une reconstitution de sites emblématiques tels que Palmyre ou Odessa. Tandis que les œuvres d’artistes contemporains proposent une approche sensible des effets des onze conflits du XXIe siècle abordés, dont certains sites emblématiques, comme Mossoul, Odessa, Gaza et Kirants en Arménie.
Regards d’artistes sur la guerre
La destruction représente la partie immergée de ces conflits. La première séquence de l’exposition dresse un portrait des lieux, des conflits, des dégâts et des vestiges. L’artiste et géopolitiste Émeric Lhuisset présente plusieurs vues aériennes prises par des drones, « à la fois documentation et acteurs de la mise à mort », précise l’artiste, dont il a évidé les parties détruites. En face, les peintures de Myriam Bucquoit reproduisent des photographies de paysages ravagés, dont elle a retiré toute présence humaine, si ce n’est les conséquences de leurs combats sur la nature. Car la destruction ne touche pas uniquement les constructions humaines et les hommes, elle touche aussi la nature. Le terme écocide permet de nommer ces atteintes, d’alerter et de plaidoyer, et aura peut-être un jour un statut juridique, à l’image du concept de « crime de guerre ».

Résister, la seconde partie de l’exposition se penche sur ces architectes qui pensent la protection du patrimoine matériel et des humains. Shigeru Ban construit des abris d’urgence qui, de plus en plus, doivent être conçus avec la population pour être durables. Le cabinet d’architecture et de design Balbeck Bureau imagine des structures de sacs de sables pour protéger les sculptures de Kiev. Le designer Ruben Pater diffuse des guides de survie, pour se dissimuler à la vue des drones et l’architecte Theo Deutinger pour des plans de construction de bunkers en fonction de la capacité de pénétration des différentes armes. Plus loin, les dessins d’Abod Nasser expliquent comment construire une pompe à eau. Réparer, la dernière séquence, aborde la question de la mémoire et de la renaissance. Mais faut-il préserver voire sanctuariser les destructions, comme le village d’Oradour-sur-Glane ou le Pont d’Irpin en Ukraine ou les symboliser comme L’Anneau de la mémoire de Notre-Dame-de-Lorette par Philippe Prost ? L’intime et le collectif s’entremêlent ici. À la demande de l’Unesco qui souhaitait cartographier le patrimoine urbain de Beyrouth après l’explosion du port, Beirut Urban Lab a réalisé des marches avec les habitants pour connaître les éléments auxquels ils étaient réellement attachés. La réparation passe aussi par la valorisation des savoir-faire locaux, comme ce fut le cas de Tombouctou, détruite par le groupe terroriste Ansar Dine en 2012 et reconstruite par les maçons de la ville. L’architecture permet ainsi de refaire société, alors que le patrimoine matériel et immatériel, qui justement rassemble, a été saccagé. Et, par des pratiques de résilience, de redonner de l’utilité aux victimes, de manière collective. Pour dépasser l’horreur.

À lire
Chacune des expositions de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine est accompagnée de la publication d’un catalogue, riche, complet, qui invite chercheurs et experts à déployer leurs pensées. Patrimoines en Résistance ne fait pas exception, qui rassemble, notamment, des textes de la philosophe Cynthia Fleury, la professeure de sciences politiques Christine Cadot, le juriste Vincent Négri, Krista Pikkat, directrice de l’entité Patrimoine de l’Unesco et bien sûr les commissaires.
Patrimoine en Résistance, Grand Palais Rmn éditions, 271 p. 16,95€
Photo couverture : © Temple de Bêl, images d’archives projetées sur une reconstitution après destruction, Palmyre, Syrie. Extrait d’un film Iconem © Iconem/DGAM.






