Une magnifique expo collective à la Maison Caillebotte sur la question du paysage après Monet. De Markus Lüpertz à Evi Keller, un voyage dans le paysage.

La nature n’est pas un décor, rarement titre d’exposition aura été aussi heureux, car, depuis Monet, depuis que les Nymphéas ont exigé du spectateur qu’il s’implique œil, corps et âme dans le paysage peint, depuis cet épisode de l’histoire de l’art qui ne fut ni plus ni moins, rappelle Valérie Dupont-Aignan, directrice de la Maison Caillebotte et commissaire de l’exposition, une « révolution du regard », on n’est plus comme au théâtre devant la toile – non, désormais, on avance, on pénètre dans le tableau, tous les sens en éveil ; on part en voyage, en un mot.
Et cette exposition, qui capte les échos de Monet (on lira, histoire de débrouiller l’écheveau conceptuel de « l’influence », le bel article de Pierre Watt dans le riche catalogue), en rassemblant une communauté d’esprits (et de regards) frères, est un merveilleux voyage, c’est indéniable. Alors, d’où vient cette mélancolie qui, au fil des salles et des œuvres, me poigne, avec son exquise douceur ? Serait-ce que, « comme le cerf soupire après les eaux » (Psaume XLI, 1), je regrette, tel l’exilé, de quitter ainsi l’Arcadie de la Maison Caillebotte et son parc pour les Cévennes de Jacques Truphémus, pour les rêveries hivernales (ou est-ce seulement que la rêverie est un hivernage de l’esprit ?) de Malgorzata Paszko, pour les forêts de Markus Lüpertz qu’on jurerait hantées par les spectres de Jünger et de Malaparte ? Mais non, ce ne sont pas les rives de la mer Noire, je ne suis pas Ovide en exil dans la peinture : celle-ci, au contraire, agrandit, aiguise, métamorphose la perception de ce qui m’entoure, de la somptueuse pelouse de la Maison Caillebotte, de ses arbres. Tout se passe comme si la peinture m’ouvrait le monde, jusqu’à, qui sait, l’infini – car c’est bien cela, l’infini, que suggèrent, les unes après les autres, les œuvres. Et c’est de là, me dis-je, qu’éclot aussi la mélancolie, car, observait Balzac, qui fut lui aussi, à sa manière, un très grand paysagiste, « l’infini n’est-il pas le secret des grandes mélancolies ? ».
Voici, de Jacques Truphémus (1922-2017), peintre du bonheur, pourtant, comme le suggère très justement Yves Michaud dans le catalogue, nourri de Bonnard, quelques incomparables foisonnements de vert : c’est le nuancier de la plus fraîche, de la plus opulente, de la plus « naturelle » des couleurs qui prend ici ses aises. Mais cette façon de combler, de saturer la toile pour ne laisser respirer qu’un bandeau de ciel, et ce bleu violacé (quelque épais et indistinct massif de fleurs ?) comme un rappel du crépuscule qui dissout tout dans l’absence de contours, et cette agitation tumultueuse de brindilles, comme émanées du trop-plein d’on ne sait quel bouillonnement primitif – tout cela, n’est-ce pas le revers de l’infinie générosité créatrice de la nature : le happement, la dissolution de la créature, en l’occurrence le spectateur ?
C’est une tristesse légère et douce d’une autre qualité qui nous prend devant le triptyque des Marronniers de Malgorzata Paszko (née en 1956) : la multiplication indéfinie des feuilles appellerait la lyre reconnaissante du poète et de l’éloge des prodigalités de la nature. Mais certaines feuilles ont ce bleu de lèvres gelées – mais, comme toujours chez l’artiste, une couche de brume, d’air, d’indéfinition, tout ce que vous voudrez, prend le motif, comme la banquise prend un navire ou l’hiver le corps gelé d’un renard. Et cet Herbier ne me fait-il pas songer aux peintures de Pompéi ?

Le feu, l’activité volcanique, voilà ce qui traverse le vaste rectangle d’or chaud d’Evi Keller (née en 1968), et Olivier Schefer écrit très justement qu’il y a, chez l’artiste, quelque chose d’une ambition mallarméenne : donner à voir un livre absolu, le Livre, où se récapitulerait l’infini des mouvements cosmiques. Mais il y a cet égaillement des signes à la surface, ce chaos de formes, cette incandescence de fournaise, et peut-être est-ce là la grande tristesse, et le grand espoir aussi, de l’Incarnation : les grands courants cosmiques, le cœur battant, céleste, sacré des étoiles, pour s’incarner ici-bas, n’ont d’autre choix que ce fouillis, que cette foule désordonnée, ces batailles peut-être, ces errances, qui sait – bref, l’Histoire humaine telle que nous la vivons.
La nature n’est pas un décor, Maison Caillebotte, Yerres, jusqu’au 18 octobre.
Exposition Dominique Renson, Artiste et modèles, Maison Caillebotte, Yerres, jusqu’au 18 octobre







