Rencontre avec Julien Gosselin et sa vaste équipe qui préparent, dans le secret des Ateliers Berthier, Maldoror, le spectacle qui se tiendra cette année dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, au festival d’Avignon. Quand la littérature se confronte au mal.

Maldoror – 08-05-26 – Simon Gosselin

L’autre jour, un ami me disait que personne n’aimait les artistes, à part les artistes eux-mêmes. C’est vrai, mais lorsqu’ils les aiment, ils l’expriment avec une telle maestria, qu’il n’est sans doute pas nécessaire de chercher d’autre amour. Ainsi Maldoror. Inspirée par le jeune poète de la rue Vivienne, Isidore Ducasse autoproclamé comte de Lautréamont, cette pièce est en réalité presque entièrement vouée à Roberto Bolaño, l’auteur fétiche de Julien Gosselin. La mise en scène de 2666, par le jeune Gosselin en 2016, s’avère pour nombre d’entre nous l’une des choses les plus puissantes que nous ayons pu voir ces dix dernières années au festival d’Avignon. S’y affirmait un jeune metteur en scène qui savait jouer de l’image, plateau et vidéo, mais aussi du texte, travaillant par le montage une variation de registres, de la cruauté au comique, qui tenait en haleine le spectateur pendant onze heures de spectacle. Un metteur en scène dont le goût du bruit et de la fureur ne cesserait de s’accentuer au fil des années. Ainsi ce Maldoror. Des répétitions aux Ateliers Berthier auxquelles Simon Gosselin a bien voulu nous convier, lui qui est ici maître des lieux, puisqu’il dirige le théâtre, dévoilons quelques images. D’abord l’obscurité. Maldoror s’annonce une pièce de nuit, en partie du moins. Ce qui pour la Cour d’Honneur du Palais des Papes s’avère plutôt approprié. L’obscurité règne donc : puis, sur de hauts écrans, des militaires arrêtent une bande de jeunes poètes chiliens, une musique techno s’élève, et dans la fumée et les cris, une jeune femme avance en passionaria, pour déclamer ses prophéties sur la littérature à venir. Cette Cassandre superbe, incarnée par la jeune Jeanne Louis-Calixte s’époumone à hurler les noms de Carson McCullers, Marcel Proust, James Joyce et tant d’autres. Psalmodie de noms qui survivraient envers et contre tous. La religion bolanesque est la littérature. Gosselin lui donne corps, voix et images dans ce spectacle dans lequel on entendra, en plusieurs langues, essentiellement des passages de deux romans, L’Étoile distante et La Littérature nazie en Amérique. Alors qu’elle met en scène l’avènement de la dictature de Pinochet, Maldoror s’avère plus que jamais un autel à une fiction désespérée et somptueuse qui embrasse la cruauté humaine, ou plutôt, ce que le jeune metteur en scène appelle, paraphrasant Georges Bataille qui pourrait être un de ses auteurs de chevet : la littérature et le mal. Romantisme noir ? La haute stature du metteur en scène, ses vêtements sombres, sa voix de baryton le laisseraient à penser. Mais l’humour qui traverse chacune de ses créations permet d’apercevoir aussi un horizon grotesque, un jeu presque dadaïste chez cet autodidacte fou de romans qui offre un souffle très contemporain à son théâtre. Avec Sylvain Creuzevault, et plus récemment Carolina Bianchi, ils forment un trio d’amateurs de théâtre spectaculaire, très ancré dans la littérature du XXe siècle, citant comme références Frank Castorf, Krystian Lupa, Angélica Liddell. À la recherche d’un théâtre sophistiqué et multiple, ils poursuivent chacun une obsession qu’ils déploient de spectacle en spectacle. Pour le dire vite, Creuzevault est en quête de l’origine de la faillite révolutionnaire, Bianchi, de la violence masculine, et Gosselin, de la fascination de l’homme pour le mal. Et, pour le dire vite, cette dernière pièce nous y mène au plus près, qu’elle ausculte la jeunesse chilienne face à Pinochet, ou les écrivains face à leurs propres démons. Dramaturge et fidèle compagnon de route de Julien Gosselin, Eddy d’Aranjo me raconte qu’il y a chez Bolaño une pensée de la jeunesse, et même un romantisme, très présents dans ce spectacle. Oui, le mal, oui, l’horreur, mais aussi le désir, mais aussi la poésie, mais aussi Ducasse, dans sa folie et son étrange innocence. Nichés dans les blocs mouvants de décor, pensé avec minutie par la scénographe italienne Lisetta Buccellato, l’on découvre d’autres livres, d’autres revues, qui racontent un petit monde d’intellectuels. Celui-là même qui sera pris pour cible par la dictature. Cette pièce nous parle d’hier et d’aujourd’hui. Alors que je retrouve Simon Gosselin dans un coin de ce vaste décor où se côtoient plateau de télévision, salons, salle de chirurgie, je croise des acteurs habitués de ses spectacles, comme Carine Goron, Joseph Drouet, Denis Eyriey… Certains étaient là il y a dix ans pour 2666, ils connaissent l’art délirant et rythmé de Bolaño, repris par Gosselin. Son goût des masques, des monologues, des débats sur le sens des choses. Dans un coin du décor, je retrouve le metteur en scène, relativement calme, et tendu, à quelques semaines de la première dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Il ponctue ses phrases d’un « vous voyez ce que je veux dire », qui adoucit ses certitudes, avec une concentration qu’il ne perd ni dans la discussion, ni dans la mise en scène de son vaste projet.

Julien Gosselin, metteur en scène et directeur du théâtre de l’Odéon. Paris, théâtre de l’Odéon, le 30/09/2024. AXELLE DE RUSSE

Maldoror, le titre promet Lautréamont, mais votre pièce est loin d’être une adaptation du jeune poète, n’est-ce pas ?

Désormais, quand je fais un projet, je ne pense pas en termes d’adaptation d’un texte, mais je pars de différentes lectures, et je finis par condenser plusieurs textes qui produisent un objet, une organisation. J’ai commencé par lire Huysmans, cherchant dans Là-bas une sorte de modification du naturalisme : il dit qu’il faudrait inventer un naturalisme noir, prenant non pas seulement en compte les mouvements de la société pouvant expliquer les trajectoires individuelles, comme pouvait le faire Zola, mais aussi prendre en compte une part du diable, cachée, mystérieuse. Et en même temps que je lisais Huysmans, je lisais Bolaño aussi, qui parle beaucoup de Huysmans. Et puis je me suis mis à lire Lautréamont, parce que je me suis dit qu’est-ce que c’est que cet adolescent, ou post-adolescent qui, à la fin du XIXe siècle, confond de manière hyper violente la beauté et le mal. Et puis j’ai repensé à un texte que j’aime beaucoup, L’Étoile distante, qui suit un narrateur, écrivain, qui recherche un ancien ami étudiant et découvre qu’il est devenu meurtrier sous la dictature Pinochet. Je me disais qu’il y avait là quelque chose qui se condensait : la question de Huysmans, le secret du mal à l’intérieur de la littérature, et Lautréamont, exemple idéal du lien entre la littérature et le mal. C’est tous ces trucs qui se condensent et qui font un spectacle, dans lequel, aussi, je le sais maintenant, je vais parler de plein d’autres choses.

Maldoror, d’après Roberto Bolaño et Lautréamont, mise en scène Julien Gosselin, du 4 au 12 juillet dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Et à retrouver en janvier 2027 au Théâtre de l’Odéon.

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°199 de Transfuge