C’était la création très attendue, l’opéra Accabadora du compositeur italien Francesco Filidei mis en scène par Valentina Carrasco, est une pure merveille.

Nous ne sommes pas seulement venus à Aix pour découvrir La Flûte enchantée, ou revoir le majestueux Requiem de Mozart, réinventé dans sa joie et ses tourments par Castellucci. Un festival n’aurait pas de sens, s’il se contentait de relire Mozart, ad aeternam. Nous étions aussi à Aix pour répondre à l’éternelle question du mélomane : la musique d’aujourd’hui peut encore, toujours, rivaliser avec celle d’hier ? Et là, nous avons été servis : Accabadora, opéra de chambre de Francesco Filidei est une découverte saisissante, de celles qui vous assurent qu’elles resteront. Le compositeur italien, depuis qu’il s’est lancé dans l’art lyrique il y a une dizaine d’années, propose des œuvres à chaque fois inattendues. Difficile d’oublier L’Inondation il y a quelques années à l’Opéra Comique, adaptation de la sombre nouvelle de Zamiatine qui nous plongeait dans une musique inquiétante, tenue de bout en bout, portant à elle seule les destins hitchcockiens de ses trois personnages. Aujourd’hui, Filidei s’avance sur un territoire plus familier, la Sardaigne de l’écrivaine Michela Murgia, dans un italien rugueux et archaïque, fondamentalement musical, qui lui permet de déployer un pan inexploré de sa musique. Entre jazz, musique contemporaine, touchant parfois au minimalisme, et ancrage dans la musique traditionnelle sarde, notamment par des chœurs d’hommes qui viennent ponctuer le drame, il permet à Accabadora de jouer sur une large gamme d’émotions. Et saluons ici Lucie Leguay et l’Orchestre de l’Opéra de Lyon qui tiennent cette musique sophistiquée de bout en bout, jouant constamment d’un registre à l’autre. Car l’histoire de la vieille Tzia Bonaria et de sa fille adoptive, Maria, dans un village sarde, nous mène au carrefour de la mythologie antique et de la fable médiévale. Valentina Carrasco l’a bien compris en déployant une mise en scène centrée sur une tapisserie suspendue qui peu à peu se tisse, signalant l’inexorable destin des deux femmes, couturières, qui vivent dans la plénitude de leur amour réciproque. Car Tzia Bonaria, incarnée par Noa Frenkel, contralto israélienne qui donne une âpreté et une éternité à son rôle, est l’« Ultima Madre » du village. Elle est celle que l’on appelle pour abréger les souffrances des mourants. Rôle ingrat, mais elle a fait « ce qu’elle devait faire », dit-elle. Maria l’ignore toute son enfance, jusqu’à ce qu’elle l’apprenne, suite à l’euthanasie d’un jeune vigneron qui, après avoir perdu sa jambe, demande à Tzia Bonaria de l’achever. Commence alors la seconde partie de la pièce, d’une profondeur constante, qui voit fille et mère s’affronter, la jeune soprano française Rachel Masclet, tenant tête et corps à la vieille Tzia, avec un art de la modulation et de l’ampleur dans son chant qui la fait basculer au centre du spectacle. Et c’est là que la musique de Filidei est d’une finesse rare : accélérant et décélérant, elle tient la tension dramatique, accompagnant la fuite de Maria loin de ce village et de cette mère qui la tétanisent, puis son retour, ultime, là où elle aussi elle doit accomplir « sa mission ». Grande force de Filidei, cette vitesse qu’il peut convoquer, en fosse comme dans le chant, et qui rend sans doute son interprétation particulièrement difficile, car elle impose aux chanteurs de laisser entendre un cœur battant à tout rompre, à l’unisson de celui du spectateur qui est rivé au spectacle. La scénographie empruntant au mythe, comme les costumes, nous mènent peu à peu dans un univers d’hommes masqués, et de parques contemporaines qui tissent et détissent les vies humaines. Nous comprenons alors peu à peu, grâce à la musique et à la fable de ces deux femmes, que nous assistons à un opéra sur l’éphémère de tout lien, aussi solide semblât-il. À la fin, il y a toujours le prosaïque d’une mort qui parfois vient trop tôt, ou trop tard. Une mort que parfois certains aident à advenir. Nul jugement, nul engagement, nul débat : seulement une œuvre musicale inoubliable.
Accabadora, de Francesco Filidei d’après le roman de Michela Murgia, direction musicale Lucie Leguay, mise en scène Valentina Carrasco, Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre du Jeu de Paume, jusqu’au 10 juillet. Plus d’infos sur https://www.festival-aix.com







