Festival d’Avignon, deuxième semaine.
Alors qu’un micro-climat respirable s’est installé sur le festival, (paradoxe d’une France où dans le Vaucluse l’on trouve la fraicheur), alors que les aspirants-présidentiables viennent tour à tour au festival du Off nous livrer leur vision de la culture (rédemption financière, fin de la censure, horizon glorieux, nous aurions tant envie d’y croire), alors que Gosselin et ses excellents acteurs continuent à faire trembler chaque nuit la Cour d’Honneur (dieu sait qu’il faut aimer Bolano pour le recevoir ainsi hurlé tout contre notre oreille), de passionnantes créations voient le jour, à chaque coin de rue, ou presque.

Le Deuil sied à Electre d’Eugene O’Neill, mis en scène par Gwenaël Morin ( Festival In, terminé, mais en tournée dans toute la France à partir d’octobre au Théâtre Olympia, et jusqu’en novembre 2027 aux Célestins de Lyon)
Gwenaël Morin poursuit sa résidence dans le Jardin de Mons pour la quatrième année consécutive. Si l’année dernière son Quichotte ne nous avait pas convaincu, cette trilogie d’Eugene O Neil nous a offert le meilleur moment du Festival In. D’abord parce que l’ironie psychologique du dramaturge américain fonctionne à chaque instant, et permet à cette relecture des Atrides pendant la guerre de Sécession de réinsuffler une force contemporaine aux passions antiques. Ainsi, la passion d’Electre pour son père apparaît soudainement bien singulière. Ou le lien entre Clytemnestre et sa fille, se révèle mystérieux tant il est vindicatif. Mais au-delà de ces perspectives psychologiques, retenons surtout le jeu des acteurs, au cœur du travail de Gwenaël Morin, qui trouve dans les mots du Prix Nobel O’Neill, une plénitude totale. Fabien Aïssa Busetta, Virginie Colemyn, Kady Duffy, Julian Eggerickx, Barbara Jung, Grégoire Monsaingeon assument plusieurs rôles et développent une présence sur scène en perpétuelle métamorphose, dans un jeu tournant le dos au naturalisme, jouant sur le grotesque, l’ironie le tragique, avec une maîtrise constante. Et ce, dans le décor nu du jardin de Mons.
Les Figurants de Delphine de Vigan, mis en scène par Valérie Donzelli ( Festival Off, La Scala, jusqu’au 25 juillet)
Il est toujours heureux quand un milieu se moque de lui-même. Signe de santé psychique, et source de burlesque presque toujours juste. Le cinéma excelle dans l’autodérision, pourquoi le théâtre s’en priverait ? Les Figurants, première pièce de Delphine de Vigan et première mise en scène de théâtre de Valérie Donzelli, nous place près de cinq figurants professionnels, acteurs de l’ombre, qui attendent, puisque là réside leur principale activité, pour passer devant la caméra. Ils ne jouent aucun rôle, ils ne prennent pas la lumière, mais sont pourtant partie prenante du film, en parallèle de « la grande actrice » et du « grand réalisateur ». Ils ne sont personne, mais ici, grâce à cette pièce écrite avec grâce et art du détail, ils acquièrent des récits de vie, des désillusions, des espoirs. C’est toute la littérature de Delphine de Vigan que l’on retrouve en écoutant ces personnages aux vies communes, trajectoires apparemment sans éclats. L’un fut acteur, mais pour une raison personnelle, il a basculé dans ce « prolétariat du cinéma » qu’est le peuple de figurants. L’autre est une mythomane du quotidien, qui se relève doucement d’un chagrin d’amour, le troisième a un jour participé à un tournage, par hasard, et vit depuis pour renouveler l’expérience. Ils sont hommes, femmes, de tous âges, de toutes histoires, mais ont en commun ce désir un peu gauche, un peu fou, de participer à l’illusion cinématographique. Autour d’eux, l« Jean-Phi » assistant du réalisateur, et une costumière insufflent l’absurde de la nervosité vaine des plateaux de cinéma. Les scènes de tournage sont particulièrement réussies, grâce à une chorégraphie comique qui fonctionne à merveille. Les spectateurs ressortent enchantés d’avoir passé un moment comique avec les figurants cherchant la lumière, que nous sommes tous.


Le Projet Barthes ( Festival Off. Train Bleu, jusqu’au 23 juillet )
Cela faisait bien longtemps que nous n’avions pas pris autant de plaisir à suivre un cours. Il faut avouer que le professeur sort du lot ; Roland Barthes, au Collège de France, en 1980, à quelques mois de sa mort. Il est déchirant de penser qu’il donne là, peut-être, l’un de ses derniers cours. D’autant plus qu’il y énonce le désir d’une « Vita Nova », d’un tournant ultime de sa vie, vers la nouveauté, personnelle, esthétique. Prenant l’exemple de Brel, qui vient de mourir, il évoque ces individus qui, se sachant condamnés, opèrent un changement radical de vie. Lui-même se sait sur une crête depuis la mort de sa mère, il l’avoue à ses élèves, se donnant à voir ainsi, avec la transparence réflexive qui le caractérise. Son cours porte sur un sujet qui lui est viscéral, « la préparation du roman ». Lui qui a passé sa vie à étudier la figure de l’auteur, n’a jamais osé écrire un roman, « une œuvre en do majeur » comme il l’énonce dans une pirouette bouleversante. Pour avancer dans la possibilité d’écrire, il s’entoure de ses compagnons fétiches : Proust, Flaubert, Dante. Ce dernier lui ouvre la voie d’une décision radicale dont il rêve, le retrait dans un langage neuf, car, pour Barthes, il n’est pas d’aventure romanesque qui ne soit celle du langage. Il n’est pas question de révolutionner le roman, non, le cours de Barthes est particulièrement émouvant parce qu’il évoque une aventure neuve pour lui-même. Non plus révolutionner le roman, mais atteindre la possibilité personnelle d’en écrire un. Peut-être en se plaçant en marge de la société, comme Proust, en ne sortant plus le jour, en recevant au lit. Ou en trouvant ce fameux endroit calme, en pleine grande ville, dont rêve Barthes. Magnifiquement interprété par Vincent Dissiez, mis en scène par Sylvain Maurice, ce monologue livre le portrait déchirant d’un homme qui trouve en la littérature son seul destin.







