Le metteur en scène Robin Ormond présente Peu importe du dramaturge allemand Marius von Mayenburg pendant tout le mois de juillet à la Scala Provence à Avignon. Un théâtre de chambre acéré et très rythmé pour nous parler d’un couple, après la fin de l’amour.
Ils se font face comme deux bêtes longtemps enfermées. Deux bêtes qui se connaissent trop, et qui savent où taper pour faire taire l’autre. D’entrée de jeu, le couple de Peu importe se place dans un affrontement dont les mots d’affection préliminaires sonnent faux. Car d’amour il n’est plus question entre cette femme qui rentre de voyage d’affaires, et ce traducteur qui l’attend à la maison, en gardant les enfants. Le mot même ne sera pas prononcé. Et même l’idée de « couple » ne surgira qu’à la fin de la pièce. Pourtant, autour d’eux, une montagne de cadeaux atteste des « attentions » de l’une pour l’autre. Mais Von Mayenburg fait mentir le fameux proverbe : il y a des preuves d’amour qui ne sont plus de l’amour. Ainsi ce cadeau qu’elle offre à son compagnon, et qu’il n’ouvrira jamais. Un objet de plus à défaut de sentiment, d’émotion juste. Peu à peu, dans leur affrontement verbal, les mots usuels s’effondrent, et autre chose apparaît généré par l’affrontement verbal que les deux acteurs ne laissent jamais s’assagir : la colère, l’amertume, le désespoir ou même le profond sentiment d’absurde de leur existence se font entendre. Il faut saluer la performance de Marilyne Fontaine et Assane Timbo qui tiennent le fil invisible qui les lie. Comme chez Bergman dont on devine l’influence, au-delà du désamour, pointe la sordide possibilité de la souffrance de l’autre, que l’on suggère, que l’on titille, parfois même, en de brefs instants, que l’on désire. Si Von Mayenburg ne pousse pas l’affrontement si loin, il laisse affleurer du moins des moments de rage exprimées par l’un et par l’autre, et cette immense frustration contemporaine, engendrée par les spectres contemporains de « rater sa vie », ou de ne pas se montrer à la hauteur d’une « avant-garde » dont ils seraient les héros anonymes. Le mot « avant-garde » est choisi avec subtilité, car il ne traduit aucune forme de risque esthétique, mais bien au contraire, exprime le modèle dominant du couple qui travaille et élève ses enfants, ce modèle de notre XXIème siècle occidental, aussi tentant que difficile à tenir, car il est un mensonge, celui de la performance sans égale, pour l’homme, comme pour la femme. Car l’autre finesse de cette pièce qui n’en manque pas, c’est l’échange des rôles : chacun endosse le rôle de l’autre, de l’homme d’affaires ou de la femme intellectuelle qui reste à la maison, aucun n’est plus désirable que l’autre, aucun ne génère moins de frustration que l’autre. Peu importe est une pièce sur l’usure de l’amour, du langage, Peu importe est une pièce sur les faux rêves, et les vrais enfermements. Les cadeaux qui entourent les deux sont là pour les noyer. Non, les cadeaux ne suffisent plus et les objets finissent par former un décor funéraire dans une pièce qui nous parle du sens perdu de l’existence.
Nous évoquons tout cela, et un peu plus, avec Robin Ormond qui a traduit la pièce, et qui la met en scène, pour la deuxième année consécutive, au Festival d’Avignon.
Dans Peu importe les cadeaux qu’une femme et son compagnon s’offrent réciproquement, loin d’exprimer l’affection réciproque qui les unit, révèlent au contraire un malaise profond dans leur vie de couple. Il y a là un puissant ressort dramatique, qui au-delà de leur situation personnelle témoigne d’un problème plus vaste. Qu’en pensez-vous ?
Robin Ormond : Ce qui m’a intéressé dans cette pièce qui relève d’une forme de théâtre de chambre, c’est qu’elle nous confronte à deux personnages qui se considèrent à juste titre comme très évolués, modernes et sont cependant confrontés à une question qui les dépasse et que, d’une certaine manière, ils ne veulent pas voir parce qu’ils se pensent au-dessus de ce genre de problèmes. Ils sont dans une forme d’auto persuasion permanente comme quoi ils font mieux que les autres. L’homme gagne sa vie comme traducteur en travaillant à leur domicile ce qui lui permet en même temps de s’occuper de leurs deux enfants. La femme en revanche voyage beaucoup pour ses affaires. Il y a donc un déséquilibre, l’homme se sent piégé par cette situation qui l’oblige à rester chez lui, tandis que son épouse souvent éloignée mène apparemment une vie plus libre. Alors qu’ils pensent avoir trouvé le modus vivendi idéal où ils se soutiennent l’un l’autre, ils se sont en réalité piégés réciproquement.
Quel est le rôle des cadeaux dans ces conditions ?
Au départ il s’agit d’un geste d’amour, mais qui est devenu un automatisme vidé de son sens. On a l’impression tout au long de la pièce qu’ils se font un cadeau pour obtenir le soutien de l’autre. Plus que d’un don, cela relève d’un rapport transactionnel. Il s’agit d’une négociation. On a le sentiment que quoi qu’ils fassent ils n’arrivent pas à sortir du carcan dans lequel ils se sont enfermés en se croyant un couple d’avant-garde. La réalité les rattrape, les petites bassesses, la mesquinerie, les soupçons. Les dialogues de Marius von Mayenburg sont particulièrement efficaces à cet égard : les personnages parlent beaucoup par allusions, sans aller jusqu’au bout de leurs phrases, en s’interrompant l’un l’autre. On a là une écriture sérielle qui va extrêmement vite, ce qui permet paradoxalement de taire beaucoup de choses et d’accumuler du non-dit.
Vous avez présenté récemment au Petit Saint-Martin à Paris une mise en scène de Séisme du dramaturge britannique Duncan Macmillan où un couple s’interroge sur la possibilité d’avoir ou non des enfants. Encore une histoire de couple…
Ce qui m’a intéressé dans cette pièce, c’est l’inquiétude des deux personnages. La question d’avoir un enfant est posée par l’homme juste avant que la première scène commence. Donc la première réplique, c’est la réaction de la femme à cette question. Comme avec Peu importe on est là dans un théâtre très différent de ce qui s’écrit en France. Les personnages expriment sans pudeur leurs angoisses et leurs névroses. Ils se demandent si ça vaut le coup de mettre au monde un enfant aujourd’hui et la question ouvre des blessures psychiques, des interrogations sur eux-mêmes, révèle leur manque de confiance en eux. Ils se demandent si l’enfant les aimera, s’ils sauront l’aimer, s’ils donneront naissance à un futur Hitler ou au contraire à un héros qui sauvera la planète… Duncan Macmillan traite ça sur un mode qui varie entre noirceur et légèreté, lumière et obscurité avec un humour désabusé proche parfois de Woody Allen.
Peu importe, de Marius von Mayenburg, mise en scène Robin Ormond, jusqu’au 27 juillet à la Scala-Provence, Avignon.







