L’artiste, dont les oeuvres sont visibles chez Templon, ne cesse depuis des années d’interroger la place de la Femme dans la société et son importance grandissante, dans l’histoire de l’art en marche. La preuve par deux coups d’éclats : cent-huit Vénus anonymes bientôt suspendues dans la gare de Saint Denis-Pleyel et dix-huit bustes de femmes, certains monumentaux, de sculptrices oubliées rendues à la lumière au Petit Palais. Rencontre sur le chantier.

Ce jour-là, il me fallait remonter des entrailles de la terre puis monter très haut jusqu’à atteindre le Ciel ou presque. Là, dans la gare de Saint-Denis Pleyel belle comme une cathédrale qui n’aurait pas encore tout à fait trouvé ses fidèles — elle était étrangement vide ou presque lorsque je l’empruntais —, là dis-je, opérait une grande prêtresse en combinaison de peintre bleue dirigeant une équipe masculine d’une voix assurée. Prune Nourry, la sculptrice qui s’intéresse à ce qui la constitue : la femme, la féminité, le corps fécondant. N’a-t-elle pas récemment conçu à Château La Coste, Mater Earth, une énorme « Nana » jambes écartées faite de pierre, de terre cuite et crue, d’argile stabilisée, de chaux, de verre… Un vagin ouvert comme une porte de bienvenue par laquelle le visiteur est invité à pénétrer. Dans une sorte de « chaos cohérent », comme elle dit, on y trouve l’intérieur d’un organe et les racines d’un arbre. Prune Nourry a été très marquée par l’Arte Povera, ce courant italien apparu dans les années 60, stipulant que les artistes devaient s’inspirer de la nature en mettant en lumière la beauté simple de matières naturelles telles que le bois, ou la pierre. Dans une conversation précédente, elle me confiera ne jamais se sentir mieux qu’au milieu de la nature, « n’importe où près d’un grand arbre ». Terre nourricière, terre fécondatrice. Terra Amata. Terre féminine, douce et enveloppante. La voici tout occupée à achever ses deux chantiers qui doivent impérativement être prêts pour Art Basel Paris. Au Petit Palais, où elle a carte blanche du 20 octobre au 24 janvier 2027, Prune Nourry présente Visionnaires : dix-huit portraits sculptés de femmes… sculptrices oubliées, de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ, dialogueront, dans tout le musée, avec les collections permanentes. À la gare Saint-Denis Pleyel, là où nous trouvons, dans le cadre du Grand Paris Express, Prune Nourry installe de façon pérenne cent-huit « Vénus dionysiennes » inspirées des Vénus paléolithiques. Rencontre sur le chantier installé au dernier étage de la gare, entre bustes en plâtre et yeux de marbre, avec une artiste qui dit redouter les dogmes autant que l’immobilité. Rencontre cadenassée : la négociation s’engage avec Laura Stevens, la photographe : pas de photo de l’artiste de près, priorité aux œuvres. La jeune femme proche de JR n’aime pas déborde sur l’intime, terrain de réflexions et d’échanges en général passionnant puisqu’il infuse tout ce qui constitue le cortex imaginaire et créatif de chacun d’entre nous. Prune Nourry, intéressante dans sa concentration extrême, tendue comme une flèche qui atteint sa cible. Ses réalisations sur l’humain, sur la Femme, nous interrogent longtemps après les avoir scrutées. Écoutons-là, ici.
Je découvre dans ce lieu à la hauteur spectaculaire, qui deviendra par la suite un lieu dédié à la création artistique, les pièces sur le point d’être achevées de vos deux projets actuels. Vous les avez réalisés en parallèle ?
Oui, la production est concomitante, même si le projet des Vénus m’occupe depuis presque trois ans. Comme je devais réaliser leur peau de terre ces derniers mois, j’ai demandé à la Société des Grands Projets si je pouvais aussi installer et travailler ici, dans cet atelier, sur les pièces monumentales du Petit Palais, plutôt que de m’éparpiller entre deux lieux. Ils ont accepté. On a la chance d’avoir cet atelier extraordinaire, et ça nous a permis d’imaginer l’idée de présenter les Vénus comme un atelier porte ouverte, pendant la semaine d’Art Basel Paris qui correspond aussi à la semaine d’ouverture de l’exposition du Petit Palais. J’y montrerai dix-huit sculptures de femmes artistes dont huit monumentales. Pour remettre en lumière ces grandes oubliées.

[de gauche à droite]
Jane Poupelet (monumentale), 2026, 250 x 240 x 134 cm.
Nancy Elizabeth Prophet (monumentale), 2026, 350 x 320 x 195 cm.
Clara Rilke Westhoff (monumentale), 2026, 250 x 200 x 100 cm.
Les Passeuses (Allégorie) Cléopâtre Bourdelle (monumentale), 2026, 250 x 250 x 71 cm.
Comment est né ce projet que vous avez appelé Visionnaires ?
L’invitation du Petit Palais est une carte blanche que le musée propose une fois par an à un artiste contemporain. En me baladant dans les collections avec Sixtine de Saint-Léger, la conservatrice qui coordonne l’exposition, on a voulu mettre en évidence un chiffre : sur l’ensemble des collections du musée, il n’y a que 4 % d’œuvres réalisées par des femmes, et seulement quatre sculptrices. En tant que sculptrice moi-même, je me suis demandé lesquelles je connaissais. Il n’y en avait que deux : Camille Claudel, bien sûr, et Sarah Bernhardt, dont j’ignorais qu’elle avait aussi sculpté. Le Petit Palais lui avait justement consacré une très belle exposition il y a deux ans, qui a permis de faire connaître ce pan de son travail. Les deux autres, je n’en avais jamais entendu parler, malgré mes années d’apprentissage à l’École Boulle. Hélène Bertaux a pourtant créé l’Union des femmes peintres et sculpteurs, et a permis, à force de travail et de militantisme, l’ouverture des Beaux-Arts de Paris aux femmes. Elles en étaient interdites jusque-là. Elle a une vraie importance dans l’histoire de l’art en France, et on ne l’a presque jamais mise en avant.
En observant leurs visages muets, là devant nous, je me demande si elles se connaissaient et si certaines d’entre elles avaient développé des amitiés.
Oui, il y avait de très forts réseaux d’amitiés féminines. C’est un axe sur lequel j’ai travaillé avec l’équipe d’AWARE, et j’ai aussi été très intéressée par le travail de l’association Phare, qui se consacre justement aux réseaux de femmes artistes, un autre sujet que celui du portrait individuel, puisque j’ai choisi une sculpture par femme, mais qui m’intéresse énormément.
La suite de cet entretien dans le N°201 de Transfuge
Visionnaires, au Petit Palais, du 20 octobre au 24 janvier 2027.
Les Vénus, visibles la semaine d’Art Paris Basel au dernier étage de la gare Saint-Denis-Pleyel, avant leurs installations ultérieures au sein même de la station de métro





