Il y a des livres dont on ne sait pas si on les aime ou si on ne les aime pas. Des livres aux qualités certaines mais aux défauts non moins évidents. Qui l’emporte alors dans ce match des moins et des plus ? Difficile de le savoir tant page après page, paragraphe après paragraphe, phrase après phrase, le jugement vacille. Parfois le coeur s’accélère, l’intelligence se nourrit ; d’autres fois, la frustration, l’agacement, l’ennui. Le fondateur, le dernier roman du désormais célèbre da Empoli, chez Gallimard, est de cette catégorie.

Assez vite, il emporte l’adhésion dans la volonté sincère de l’écrivain de romancer un milieu qu’il connaît si bien à force de l’analyser, notamment à travers sa remarquable et remarquée revue Le Grand Continent, celui des néomilliardaires de la tech. Là, dans ce roman, il nous emmène à Marbella, nouveau hub, nouvelle Silicon Valley pour jeunes ambitieux visant une révolution technologique totale, la tabula rasa de notre vieux monde. Excitant ! Effrayant ! Da Empoli nous entraîne au coeur de la vie d’Alexander Zimmer (mélange de Peter Thiel, de Sam Altman et d’autres…), génie tech aux vestes en cachemire et aux baskets blanches, qui a monté une entreprise au pouvoir colossal, Panoptik, société de surveillance planétaire, chargée de gérer les plus graves crises de ces dernières années, du Covid à la guerre en Ukraine. Le portrait qu’en fait da Empoli est saisissant : fou enfermé en lui-même, fou entièrement tourné vers le futur, fou n’ayant presque plus aucun rapport à la vie réelle, à la vie quotidienne, au bonheur de la chair, du sexe, et même de l’argent, qui n’est plus nous dit da Empoli, un objectif en soi. Il ne sait plus s’asseoir sur un banc… 
L’idée, finalement très pynchonienne, qui obsède da Empoli autant que Zimmer et ses affidés, et qui court tout au long du roman ? Le vrai pouvoir, à notre époque, est opaque, mystérieux, et réside ici, dans ces entreprises de la tech, rendant le pouvoir politique obsolète. Tel est le déséspérant constat de l’écrivain.
Pour une large part, le roman est construit à travers des passages discursifs, à la manière du Neveu de Rameau de Diderot, où le narrateur, ancien conseiller politique, candide, écoute et apprend de Zimmer, de ses stratégies, de ses rêves, de ses calculs, de ses secrets. C’est passionnant, je le redis, d’autant plus que da Empoli connaît bien son sujet et qu’il s’agit d’un des sujets les plus brûlants du moment : le passage d’un monde ancien à ce monde entièrement virtualisé, ivre de lui-même, incontrôlable, que le narrateur désigne comme « l’enfer » sur terre. 
Le livre se dévore et pourtant il frustre le lecteur. C’est que da Empoli passionné par son sujet, oublie trop souvent qu’il essaie de construire un roman. En effet, il s’attarde trop peu sur le réel. Combien de fois me suis-je dit en le lisant, qu’il aurait dû développer tel ou tel aspect de tel ou tel personnage ; combien de fois me suis-je dit que telle ou telle situation concrète aurait gagné à se prolonger, à s’approfondir. Le narrateur est inexistant ; certes, da Empoli s’est inspiré de la structure de Gatsby, où Nick Carraway, le narrateur, décrit les frasques de la haute société new-yorkaise. Mais nous en savons bien plus sur Nick Carraway que sur G. (il n’est d’ailleurs qu’une lettre…). Il y a bien des amorces d’histoires à son propos, comme ce passage où il se souvient qu’à 12 ans, lors d’une soirée à Rome, il avait vu par sa fenêtre un ballet de berlines noires, la nuit, s’activer ; et qu’il s’était dit cette nuit-là, qu’un monde fascinant existait, un monde parallèle, trouble, interdit, dont personne n’avait connaissance… Une situation qu’il aurait pu développer sur quelques pages, au lieu de quoi il ne lui consacre que quelques lignes… Hélas, une possibilité romanesque qu’il n’exploite pas. Ailleurs : l’histoire d’amour entre Zimmer et Gaia, qui aurait pu ajouter un peu de chair, d’épaisseur au roman, ne semble pas suffisamment intéresser da Empoli pour qu’il l’étoffe davantage. Dommage, elle aurait pu compenser l’éthéré, le discursif du roman. Le roman est une affaire d’équilibre… À un autre moment de ma lecture, j’ai cru non sans plaisir que da Empoli partait sur les traces de Tom Wolfe, et qu’il allait faire de Marbella un de ses personnages principaux. Las… Il décrit la ville mais trop peu, trop vite. Balayée, Marbella ! Da Empoli esquisse toutes ses descriptions, là encore comme si ça ne l’intéressait pas suffisamment, trop pressé de revenir aux discours de Zimmer… Aussi passe-t-il trop vite sur les gestes, les attitudes, le physique de ses personnages. C’est dommage car ce sont des détails qui créent des effets de réel.
Et il manque une couleur à ce roman. Quand on pense à d’autres écrivains qui se sont attelés à décrire des sociétés d’individus fortunés, il m’est apparu assez vite que Le fondateur manquait d’une pâte. Ellis excelle par son cynisme, McInerney par son humanité, Fitzgerald par sa mélancolie. Da Empoli demeure neutre, blanc, du début de son roman jusqu’à sa fin. 
Da Empoli a deux cerveaux : celui de l’essayiste et celui du romancier. Un jour, il faudra qu’il choisisse.