À l’École des Arts Joailliers, une exposition magistrale nous introduit dans le monde secret de Daniel Brush (1947-2024), peintre, orfèvre et joaillier de génie. Découverte du cosmos intime d’un créateur new-yorkais qui, pendant soixante ans, façonna des chefs-d’œuvre de métal et de lumière.

Maze [Labyrinthe], 1992
Or pur, acier
Collection privée
Photo : L’École des Arts Joailliers – B. Chelly
J’avais rendez-vous avec un génie. Ou plutôt avec sa voix, qui semblait sortir de la bouche de son épouse Olivia, petite femme alerte et précise dans ses explications. Daniel Brush, l’ermite qui, dans le secret de son immense loft de la 24e Rue Ouest, dans le quartier de Flatiron, dessina et réalisa pendant une soixantaine d’années quelques-unes des œuvres de métal et de pierres les plus singulières des temps modernes. Olivia, ventriloque de son double aimé disparu en novembre 2022, me conta ainsi dans l’exposition, nous arrêtant devant chaque pièce, la singulière destinée de ce peintre abstrait devenu le grand artiste du métal, ne renonçant jamais à ses premières amours mais les accompagnant dans un va-et-vient constant, toile en miroir de ses expéditions en terres minérales, pierres et métaux miroirs à leur tour de ses peintures.

Difficile de décrire Daniel Brush sans citer ses innombrables faits d’armes. Peintre, sculpteur, graveur, orfèvre, collectionneur de ciseaux de tailleur et de machines à coudre anglaises du XIXe siècle : Brush n’était rien de tout cela exclusivement, et tout cela simultanément. « Il ne voulait pas être confiné dans une direction particulière », me dit Olivia, sa veuve complice de toute une vie, avant d’ajouter joliment : « Sa pensée était circulaire, jamais linéaire. » L’exposition que l’École des Arts Joailliers accueille à Paris, la cinquième consacrée à son œuvre, la deuxième ici, s’intitule Lumière et Ligne. Ce n’est pas un titre décoratif : ces deux mots sont le fil tendu sur lequel Brush a marché toute sa vie, depuis ses premières toiles jusqu’aux surfaces de métal gravées ligne à ligne, heure après heure, minute après minute, seconde après seconde, jusqu’à ce que la lumière vienne habiter le métal comme une âme bien vivante. Drôle de personnage, fuyant comme la peste toute vie sociale à laquelle il préférait la réclusion dans son refuge d’alchimiste, refusant de vendre ses pièces si le visiteur n’établissait pas une connexion particulière avec son œuvre et lui-même. Sa première exposition comme peintre abstrait, dans les années 1970, alors qu’il n’a que vingt-trois ans, est un succès. Brush vend beaucoup, mais cette soudaine popularité ne lui plaît pas. Olivia raconte : « Daniel avait été tellement choqué par ce succès si brutal qu’il racheta toutes les œuvres à leurs collectionneurs pour les détruire. Il a également toujours refusé les offres d’achat de la totalité de son travail, par certains musées, parfois de premier plan, parce qu’il craignait que l’œuvre de toute une vie finisse dans la poussière d’un sous-sol. »
La révélation devant une pièce d’or étrusque
Je pense, à tort, que la peinture fut pour Daniel Brush un point de départ qu’il abandonna vite. « Absolument pas, me corrige Olivia. Il a peint toute sa vie, jusqu’à la fin. » Ses tableaux, d’une précision chirurgicale absolue dans le trait (on peut en découvrir certains vers la fin de l’exposition), qu’il décrivait lui-même comme des « poèmes visuels », étaient rédigés à la manière d’un poète, ligne à ligne, de gauche à droite, de haut en bas. Voire des deux mains à la fois, car Brush était ambidextre : sur la pièce intitulée Souvenir des choses présentes, sept panneaux ont été réalisés en sept jours, le centre marqué là où la main gauche passe le relais à la main droite. « Son grand-père était dessinateur technique pour une compagnie aéronautique », se souvient Olivia. La plume métallique qu’il utilisait, une ancienne plume à vis qui précédait l’invention du rapidographe, lui avait été transmise. C’est avec cet héritage-là qu’il dessinait. La peinture était pour lui d’une exigence extrême, physiquement et émotionnellement. Aussi, lorsqu’il en avait besoin, se tournait-il vers d’autres matériaux, les métaux, l’or, l’acier, comme on se tourne vers un autre paysage pour souffler. Puis il revenait à la toile. Et ainsi de suite, toute une vie durant, sans plan, sans programme, guidé seulement par l’état intérieur du moment.

La Ménagerie Magnétique : Broche Tête d’éléphant, 2006
Plastique, résine, diamants, acier, or, aimant
Collection privée
Photo : L’École des Arts Joailliers – B. Chelly
Tout commence à l’âge de treize ans, au Victoria & Albert Museum de Londres. En vacances avec ses parents, Daniel Brush tombe ce jour-là sur une pièce d’or étrusque recouverte de granulation, ces infimes grains d’or déposés sur une feuille de métal sans soudure supplémentaire, comme s’ils étaient simplement apparus. Un choc pour l’adolescent, et l’immédiate certitude qu’un jour il embrasserait le métier d’orfèvre. Une sorte d’eureka, mêlé à quelque chose qui, sans qu’il pût alors le formuler clairement, confinait déjà aux gnostiques, ces éclaireurs du savoir persuadés que la connaissance ésotérique pouvait transcender le monde matériel et renouer avec le divin. Il y avait aussi, sans doute, la quête inconsciente de la pierre philosophale, capable de changer les métaux les plus banals en métaux précieux, comme l’argent ou l’or… Quelques années plus tard, à l’université Carnegie, Daniel Brush rencontre Olivia : elle a dix-sept ans, lui dix-neuf. Leur première œuvre commune est aussi la plus intime : le fiancé achète une once d’or, 31,10 grammes, trente-cinq dollars de l’époque, et réalise la bague de mariage d’Olivia, figurant un nœud d’Héraklès en style étrusque, sans aucun apport de métal, un symbole considéré comme protecteur, soulignant la force, la puissance et l’amour. « Ce que Daniel admirait aussi dans la granulation étrusque, me confie Olivia, c’est de savoir que ces travaux minutieux avaient été réalisés par de jeunes filles avec une désinvolture totale, peut-être même entre deux conversations. Rien de laborieux, rien d’ostensiblement savant. Juste cette légèreté, cette insouciance. » Exactement ce que l’artiste chercha toute sa vie dans son propre travail : la perfection ne devait jamais souligner l’effort.
Daniel Brush (1947–2024) L’art de la ligne et de la lumière, École des Arts Joailliers, 75009 Paris. Avec le soutien de Van Cleef&Arpels. Jusqu’au 4 octobre.








