Dans Après moi le déluge, (La)Horde plonge dans nos désirs monstrueux. Et s’en échappe en adoptant une danse slam, inspirée du death metal, aux apparences sauvages. Rencontre avec de jeunes chorégraphes français que l’on s’arrache.

©Gaël•le Astier-Perret

La nouvelle création de (La)Horde fascine, dérange, divise… Comme précédemment ? Non, comme jamais… Peut-être parce qu’elle tente de donner corps et mouvement aux monstres de notre époque, et à l’apocalypse qui gronde. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Après moi, le déluge est sorti de terre en pleine canicule, au festival Montpellier Danse, sur la grande scène du Corum. Vaste plateau, salle de 2000 places. Et comme si ça ne suffisait pas, la salle se reflétait en miroir sur un immense écran en fond de scène. Opportunément, une caméra suspendue pointa son nez vers le public qui s’installait, procédé déjà présent dans leur dernier, Room with a view, créée en 2020, où une scie découpait l’air dans la carrière qui faisait décor. À notre arrivée, le groupe de jeunes qui occupe le plateau se met à bondir follement, comme pour fêter une première réussie. Et soudain, le plateau sur lequel ils dansent s’incline ! Et eux se retrouvent sous la terre ! C’est là que tout commence, dans l’underground. La caméra est prise en main, les visages apparaissent à l’écran comme dans un miroir déformant. Les sourires grimaçants traduisent une panique certaine, et avec elle tout un mode de vie artificiel qui crée sa propre réalité. Tombés dans les bas-fonds, ils dansent au bord du gouffre, en mode slam ou pogo. Émergent des vapeurs et apparaissent des personnages fantasmagoriques, des femmes aux chevelures mirobolantes ou bien âgées. Des vampires. Certaines images sont violentes. Mais même dans ce lieu entre le monde et les enfers, la douceur a encore sa place. Car Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel captent, dans leur trilogie qu’ils avaient poursuivie en 2023 avec Age of Content, les inquiétudes mais aussi les espérances des générations qui prennent en charge l’avenir. Et une fois de plus, (La)Horde et les danseurs du Ballet National de Marseille (BNM) créent une sensation d’absolu. Ils naviguent entre les hauts et les bas, l’ordre et le chaos. Comme dans cette danse slam, jubilation apparemment désordonnée, qu’ils réussissent à structurer jusqu’à l’unisson sans jamais perdre l’état d’inconscience qui flirte avec la traversée du miroir. La symbiose des contraires apparaît en grand à travers la poésie heavy metal du groupe System of a Down « I don’t think you trust in my self-righteous suicide / I cry when angels deserve to die ». Ce gouffre, ce sol éventré, ce déluge qui finit par tomber des cintres dans une vaporisation romanesque, sont bien des phénomènes annonciateurs de cataclysmes et autant de reflets de l’univers d’Alain Damasio, l’écrivain ayant travaillé au plus près avec les chorégraphes. D’où cet univers plus théâtral que d’habitude ? Peut-être est-ce aussi parce qu’ils empruntent aux danses metal, plus expressives dans leurs gestes. Digne d’une production d’opéra, Après moi, le déluge, dont le titre dénonce l’attitude actuelle des dirigeants politiques et technologiques de la planète, déploie les grands moyens pour les plus grandes salles, jusque dans l’ultime tableau où apparaît une confusion génétique qui réunit futurisme et préhistoire, humanité et animalité en un seul corps. La réconciliation de l’humanité avec la nature passera-t-elle par notre mutation ? On sort de là bien secoué, dans un déluge de sensations…

© Gaël•le Astier-Perret

Dans votre nouvelle création, Après moi, le déluge, vous mettez en scène une sorte de descente aux enfers, en créant un espace qui se situerait sous le plateau du théâtre, comme dans les entrailles de la terre ou un monde disparu. Pourquoi ce monde parallèle ?

Après moi, le déluge s’intéresse à la fois à nos monstres et à l’effondrement et la déconstruction de nos mondes. C’est une plongée dans les abysses de nos sociétés, pour déconstruire nos monstres et trouver certaines formes de réparation et d’espoir. Nous faisons en effet apparaître une sorte de bunker, mais il y a là aussi une espèce de sauna ou une fontaine de jouvence. Avec les danseurs du BNM, nous sommes entrés en réflexion politique, psychanalytique, philosophique, abstraite, plastique, dansée et mouvementée autour du corps. À partir de là, nous avons travaillé sur la torsion des corps avec les vertèbres qui twistent sur elles-mêmes sous une pesanteur qui, autrefois, aurait été celle du travail. Aujourd’hui, ce sont les nouvelles technologies et l’accélération.

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°200 de Transfuge

Après moi, le déluge de (La)Horde
Paris, Théâtre de la Ville Sarah Bernhardt
Du 5 au 12 septembre