Lors de la 46e édition du Festival de La Roque d’Anthéron, le double concert du 30 juillet, dans le cadre de la série « Nuit de piano », était consacré à la musique russe par deux des meilleurs duos de piano. Une certaine idée de ce qu’offre le festival de pianos. 

Cette année, l’un des plus grands festivals de piano au monde propose encore plusieurs nouveautés. Les « Rencontres sous les séquoias », consacrées à des causeries sur une petite scène installée non loin de l’auditorium à l’imposante conque ; l’agrandissement de la Placette conviviale avec plusieurs restaurateurs à l’entrée du Parc de Florans ; La Gazette de la Placette, dans l’esprit des journaux à la criée, présentant les concerts et les artistes de la semaine ; et surtout, des écrans installés de part et d’autre de la scène principale ainsi qu’aux entrées du parc, annonçant les concerts à venir et indiquant en direct le titre des œuvres interprétées.

La longue « Nuit de piano » du 30 juillet fut une occasion d’apprécier toute la richesse et l’excellence du répertoire russe, à travers des compositeurs célèbres comme d’autres aujourd’hui méconnus. Dans la première partie, le duo Ludmila Berlinskaïa (lire notre portrait dans le numéro 190) et Arthur Ancelle proposait un programme consacré à des compositeurs russes aujourd’hui largement oubliés, mais qui furent en leur temps de véritables célébrités. Le romantisme tardif d’Anton Arensky, précurseur de Rachmaninov et de Scriabine, dont il fut le professeur ; la découverte de Victor Babin, qui forma avec son épouse l’un des meilleurs duos de piano du XXe siècle ; puis celle d’Alexander Tsfasman, qui assura la création de Rhapsody in Blue de Gershwin à Moscou et choisit lui-même la voie du jazz. Complété par le Concertino de Chostakovitch, ce programme mettait en lumière la créativité foisonnante des musiques russe et soviétique, de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe. Les rythmes vivants et le caractère de « chanson », notamment chez Tsfasman, ont attisé la curiosité du public, qui a chaleureusement salué une interprétation pétillante, portée par une élégance constante dans les nuances et une synchronisation étonnante donnant l’impression d’un seul instrument. Deux autres pièces de Tsfasman et une de Rachmaninov, offertes en bis, furent accueillies avec enthousiasme.

Dans la seconde partie, Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy ont électrisé l’audience avec la version pour piano à quatre mains du Sacre du Printemps de Stravinsky. Le ballet de bras et de doigts croisés et superposés, qui exige une maîtrise absolue des déplacements constants des mains, constitue en soi un spectacle impressionnant. Mais au-delà de sa dimension visuelle, leur approche pianistique révèle une véritable vision musicale. En effet, pour cette œuvre orchestrale comptant parmi les plus singulières de l’histoire de la musique, ils adoptent des tempos parfois délibérément plus rapides que ceux de la partition conçue pour la chorégraphie. L’épaisseur des accords et la puissance des éléments percussifs expriment avec éloquence la sauvagerie d’un rite primitif. Auparavant, la Suite n° 2 de Rachmaninov explorait le romantisme flamboyant du compositeur, tandis que Le Jardin féérique de Ravel, extrait de Ma Mère l’Oye, offert en bis, transportait l’auditoire dans une douce rêverie de conte de fées.

Ce fut une soirée particulièrement inspirante, portée par le contraste des esthétiques et la diversité des œuvres défendues par deux des meilleurs duos de piano du moment.

Festival International de piano La Roque d’Anthéron, jusqu’au 16 août. 

Information et réservation : https://www.festival-piano.com/