La 46e édition de Montpellier Danse s’est ouverte par un rappel de son histoire, dans la convergence du classique et du contemporain. Avec Emanuel Gat, Mathilde Monnier, Marion Barbeau, Hofesh Shechter, Dimitri Chamblas, Ulysse Zangs…

Marion Barbeau © Sandy Korzekwa

Ouvrir Montpellier Danse alors que toute la ville danse… La ville qui bouge sans cesse a vécu un week-end de canicule culturelle exceptionnelle, autour de l’ouverture du festival. Car il y avait la Pride du samedi, suivie de la Fête de la musique, le dimanche. Dans les rues de l’Écusson, deux jours durant, une interminable foule de fêtards de tous les âges et de toutes les couleurs occupait chaque mètre carré, les rues étant décorées dans les couleurs de l’arc-en-ciel. Tout était mis en place pour une convergence des luttes où le drapeau palestinien, réinventé, se trouva soudainement dans le rôle d’animateur festif, assorti du rappel que « la première pride était une insurrection ». La Fête de la musique s’est même invitée devant les murs mêmes de l’Agora, la Cité internationale de la danse. Et à l’intérieur, le festival fut lancé, précisément entre les deux occupations populaires du centre-ville.

Là aussi, le public était en mouvement. Histoires de Danses, parcours de vignettes chorégraphiques, invita à déambuler à travers l’Agora, histoire de souligner symboliquement que la convergence a lieu aussi entre les murs. Car la séparation entre le Centre chorégraphique national (CCN), dernièrement dirigé par Christian Rizzo, et Montpellier Danse, la grande aventure de feu Jean-Paul Montanari, fait désormais partie de l’histoire. Devant le public rassemblé, Jann Gallois, chorégraphe et codirectrice, ouvrit la 46e édition de Montpellier Danse, et avec elle une nouvelle ère où trois des quatre codirecteurs sont des artistes. Sur le plateau du Théâtre de l’Agora, en plein air et sous un soleil sans pitié, elle interpréta un extrait de son solo Impulsion, empreint d’arts martiaux et de méditation, d’abord sur Zelenaïa Dubrovnika, un chant mystique de l’Ukrainienne Andriana-Yaroslava Saienko, puis sur la techno de Kangding Ray qui aurait eu toute sa place dans le défilé de la Pride. L’autre codirecteur représenté était Hofesh Shechter, cette fois sur le plateau du Studio Bagouet, précédemment alloué au CCN. Les danseurs de la Shechter y présentèrent, en toute simplicité, un extrait fulgurant de la pièce In the Brain, programmée en entier les 24 et 25 juin (voir l’entretien paru dans le n° juin-juillet de Transfuge).

Si Gallois et Shechter représentent l’avenir, il était aussi question de grands moments de l’histoire du festival. Dans les studios créés pour Montpellier Danse, Fabrice Ramalingom évoqua la présence et les dessins de Trisha Brown réalisés en dansant au sol – un trésor culturel inestimable –, alors que Mathilde Monnier, directrice du CCN de 1994 à 2013, offrit un bain de mousse devenant arts plastiques à une poignée d’interprètes, réminiscence de sa pièce Soapéra – odeurs incluses. Et dans la Cour Montanari, qui reliait voire séparait si longtemps les deux institutions, on pouvait voir, entre autres, un extrait de La Cour des anges de Laurent Pichaud, proposition qui réinvente Le Saut de l’ange, pièce créée par Dominique Bagouet en 1987 dans un décor signé Christian Boltanski. Où Pichaud prouve que l’histoire de la danse est une matière vivante et qu’il sait la manipuler, en faisant appel aux interprètes originaux quatre décennies après la première, avec humour et amour. Ainsi revisitée, l’histoire de la danse, telle qu’elle s’inventait à Montpellier, crée l’énergie qui permet d’envisager sereinement l’avenir. Et ce d’autant plus qu’après la première d’Histoires de Danse, Michaël Delafosse, maire réélu en 2026, livra un de ces discours où l’émotion suinte de chaque pli de son costume bleu.

Alors, place aux premières ! Dans la foulée, Dimitri Chamblas s’empara de la Cour Montanari. C’est Chamblas qui avait laissé son empreinte sur le festival en 1998 aux côtés de Boris Charmatz avec le duo À bras le corps, repris à Montpellier en 2023. Aujourd’hui il offre au public des portraits dansés de et avec Marion Barbeau et Ulysse Zangs, tous les deux d’anciens danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris. Deux solos donc, de deux artistes au-delà de la technique classique. Tout le monde a en tête Marion Barbeau dans En corps, le film de Cédric Klapisch où elle croise… Hofesh Shechter ! Ici elle parle, par la danse et sans paroles, de ses troubles, ses failles, ses luttes et bien sûr de sa danse. Ce portrait est aussi sensible, fin et profond que celui d’Ulysse Zangs, qui entre avec sa guitare, chantant ses propres compositions, dans un style si british qu’on le prendrait, avec son crâne rasé et son t-shirt déchiré, pour un ado britannique en quête d’une nouvelle société. Ces deux ballet rebels montrent qu’il est aujourd’hui possible de faire éclater le carcan des institutions.

Et soudain, Le Corum ! Où le lendemain, Emanuel Gat crée Cinq jours au soleil, ballet contemporain sur la Symphonie n° 5 de Gustav Mahler. Chez Gat, ce sont les danseurs qui inventent leurs propres gestes et mouvements, le chorégraphe voyant son rôle dans une fonction d’incubateur et d’organisateur qui offre un maximum de liberté aux interprètes. Sauf au début, de toute évidence. Car là, quelle surprise, on se croyait à l’opéra, quand les danseurs se déplacèrent lentement dans leurs costumes aussi liturgiques que transparents. L’impression était qu’ils allaient se mettre à chanter, comme si Mahler avait une nouvelle fois accompagné sa musique de paroles… qui passent par le corps ! Gat et les danseurs développent un rapport à la musique qui n’illustre rien, et invente tout. La danse devient aussi orageuse, solaire ou tourbillonnante que la nature, où les danseurs forment d’abord un groupe comme impliqué dans une narration, avec des solistes face à un ensemble choral. Cette vieille rengaine narrant que « la danse est le chant du corps » a rarement sonné aussi juste.

Plus tard, la liberté sur le plateau ne connaît plus de limites. Le tableau le plus singulier, extase chorégraphique où chacun réinvente sans cesse son rapport à la gravité et à sa propre morphologie, rappelle même le fameux 10 000 Gestes de Boris Charmatz qui avait mis en ébullition la même salle, Le Corum, en 2023. Sans parler de Gat lui-même, inséparable de l’histoire de Montpellier Danse avec treize pièces créées ou présentées au festival depuis 2008. Par ses Cinq jours au soleil il démontre, comme Dimitri Chamblas à travers Marion Barbeau et Ulysse Zangs, que le classique et le contemporain peuvent se traverser mutuellement, en toute harmonie. En révélant Mahler comme compositeur d’avant-garde, il nous inspire soudainement une idée complètement folle : et si, sur un dancefloor en boîte de nuit, on venait s’éclater sur une symphonie classique ?

46e édition de Montpellier Danse
Jusqu’au 4 juillet