C’est un événement pour les amateurs de musique rock et contemporaine, la mise en scène de la fresque musico-théâtrale cultissime 200 Motels de Frank Zappa à Genève. Nous étions à la première.

Que dire d’un spectacle qui ne ressemble à aucun autre ? Dans ce 200 Motels, il y a un sens de l’outrance et de la bouffonnerie, que d’aucuns appelleraient liberté, que l’on avait presque oublié dans notre époque aux mille contraintes. Pour cela, nous devons d’abord remercier ce metteur en scène américain à la folie soigneuse qu’est Daniel Kramer, mais aussi Aviel Kahn d’avoir choisi un tel spectacle pour faire ses adieux à la direction de l’Opéra de Genève, et, last but not least, Frank Zappa d’avoir un jour de 1970 ouvert la porte du mauvais goût à la musique contemporaine.

Bon, maintenant, soyons honnêtes, nous n’assisterions pas à ce genre de célébration du pénis, aussi ironique soit-elle, tous les soirs. Nous ne suivrions pas cette succession hétéroclite de scènes de sexe entre hommes, femmes, aspirateurs, entrecoupées de combats de catch, et d’arrosage de mayonnaise et de ketchup, avec un plaisir infini. Mais hier soir, dans le Bâtiment des Forces Motrices, somptueuse ancienne usine hydraulique aux hautes fenêtres en arc amarrée sur le Rhône, c’était une pure joie. Car 200 Motels nous déstabilise plus que jamais. Reprenons-en la genèse : en 1970, Frank Zappa est une figure culte du rock californien ; avec son groupe, The Mothers of Invention, ils tournent de ville en ville aux États-Unis, passant d’un motel à l’autre. Zappa ne prend pas de drogues, rentre donc chaque soir dans sa chambre. Pour passer le temps, ce furieux autodidacte compose une musique qu’il emprunte un peu à Edgard Varèse, qu’il adore depuis son adolescence, un peu au rock de son temps, et beaucoup à son imaginaire propre, centré sur le sexe, l’Amérique, son obsession du divertissement, et sa perpétuelle violence. Il compose 14 numéros, tous écrits dans un langage particulier — rock, jazz, musique contemporaine — qui se succèdent sans cohérence. Une œuvre de fusion, dictée musicalement par ce que Zappa désignait comme « la méchanceté dissonante des accords ». On y trouve aujourd’hui des échos de John Adams, mais aussi des Grateful Dead. Un son très américain, qui demeure encore une rareté dans son cheminement entre le populaire et la musique dite savante.

Catch et phallocratie

En 1970, il l’enregistre avec l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, et le chef au destin inouï, Zubin Mehta. Naît ensuite l’idée saugrenue d’en faire un film, tourné en huit jours en Angleterre avec la présence inopinée de Ringo Starr en alter ego de Zappa. Mais Londres n’est pas Los Angeles, et lorsqu’il s’agit de jouer 200 Motels au Royal Albert Hall, le concert est annulé in extremis, les textes étant jugés trop obscènes. Ce sera l’une des premières déceptions de Zappa en Europe, et non la dernière, puisqu’il y sera, jusqu’à sa mort en 1993, à la fois adulé — notamment par Václav Havel ou Boulez, qui enregistrera sa musique — et largement incompris, dans ses références et son goût pour le salace. C’est vrai qu’il y a un côté John Waters dans ce 200 Motels, où l’Amérique se décline en stars de catch, concours de beauté, shows télévisés et président américain à cravate rouge. Mais comme l’a très bien compris Daniel Kramer dans sa mise en scène très contemporaine, la vulgarité et l’hypocrisie de l’Amérique que fustigeait Zappa s’avèrent de retour avec l’ère Trump II. Et seul le grotesque, tel qu’il se présente dans cette mise en scène qui convoque aussi bien danseuses, acteurs, chœurs, figures de country et chanteurs-acteurs au plateau dans un savant chaos, peut traduire la dérive américaine aujourd’hui. Ainsi, saluons la minutie des costumes qui, des robes brillantes, perruques et costumes de catch, puisent leurs références dans les comics, comme dans une Amérique des années 1980 à paillettes et strass. Le drapeau américain est décliné de la robe de l’une jusqu’au superbe costume surréaliste d’une reine de l’échiquier à l’accent britannique. Et il faut un talent d’acteur, et même de transformiste, pour continuer à chanter et jouer comme le font le baryton Robin Adams, le ténor Peter Hoare ou la soprano Brenda Rae, entre autres. Les chanteurs réussissent à s’adapter non seulement aux effets musicaux changeants et aux airs parfois virtuoses — la musique étant fondée sur des ruptures permanentes de rythmes — mais aussi à l’anarchie minutée sur scène, que le spectateur lui-même peine à suivre tant elle est dense. Car il faut préciser qu’il y a plusieurs plans de jeu : celui des chanteurs, celui du chœur, très souvent présent, celui du band installé au balcon, le Steamboat Switzerland, accompagné de Mike Keneally, le guitariste qui a participé à la dernière tournée de Frank Zappa et qui, au milieu du spectacle, nous offre un solo époustouflant. Dans la fosse, Titus Engel dirige l’Orchestre de la Suisse Romande et tient l’ensemble musical avec maestria. Il faut imaginer cette petite foule au plateau pendant près de deux heures, jusqu’à l’arrivée, dans les derniers moments, d’un personnage à cravate rouge si fier de son « pénis », qui donne le la de l’ensemble. Quelques instants plus tôt, une brève photo d’Epstein et une phrase passée sur la vidéo, #cancel, nous avaient assurés que nous étions bien dans l’obscénité de l’Amérique d’aujourd’hui.

Nous ignorions en entrant dans le bâtiment spectaculaire du Bâtiment des Forces Motrices que nous allions plonger — replonger pour certains — dans une créativité des années 1970 dont nous avions oublié l’essence subversive. Et sans doute est-ce là la grande leçon de l’ovni dadaïste qui nous a été présenté hier soir. La subversion n’est pas un divertissement de mauvais garçon qui mériterait d’être cancellé, mais le cœur battant d’une liberté réflexive salvatrice.

200 Motels, Frank Zappa, direction musicale Titus Engel, mise en scène Daniel Kramer, Grand Théâtre de Genève, jusqu’au 28 juin. Plus d’infos sur www.gtg.ch