L’un des quatre mousquetaires de la Figuration Libre expose au Pont du Gard de fabuleuses scènes mythologiques qui rappellent le lien indéfectible du Sétois avec des racines millénaires. Rencontre ébouriffante avec l’un des grands artistes contemporains.

Evry, tout le monde descend, ou presque. T-shirt annonçant la couleur libertaire « Je suis libre, je m’en cague* », regard interrogateur, en joue pour répondre à mes questions, Robert Combas m’attend de bonne heure dans son grand atelier-lieu de résidence, l’un de ses espaces avec la maison sétoise. Passent, ombres silencieuses, affairées à mille tâches, sa femme Geneviève, Kristell la précieuse assistante, une jeune femme en mission pour quelques temps, et une discrète camériste asiatique. Tout un monde féminin autour de cet homme qui me fait l’effet avec ses cheveux blancs de quelque consul romain. Drôle d’impression qui le fera sans doute sourire mais il y a du buste antique dans ce visage aux traits réguliers à la fois viril et méditatif. Combas, le héraut de la Figuration Libre, ce mouvement qui mit de la couleur et du mouvement, de la bande dessinée et du graff dans l’art contemporain sans se soucier du qu’en-dira-t-on des tristes sires qui s’en croient les dépositaires d’un ordre établi. Avec ses petits camarades Hervé di Rosa, François Boisrond et feu Rémy Blanchard, Robert Combas qui porte bien son nom, mit un bordel salutaire dans un petit milieu où l’entre-soi, le renvoi d’ascenseur et le cirage de pompes étaient souvent les carburants de la réussite, davantage que le talent. Ce Sétois pur jus dont demeurent un accent et un langage poétique de marins-côtiers, sans affectation aucune, est assis d’un côté de la table de salle à manger servant à toute sortes de travaux d’écritures lorsque le couvert s’est absenté. Vaste, lumineux, le grand espace est envahi de toutes parts par une accumulation fabuleuse de tableaux, de gravures, de dessins, mais aussi d’objets, d’œuvres et de matières. Aux murs des toiles de grand format, recouvertes de personnages convulsifs, de couleurs vives, de textes griffonnés au pinceau, comme s’il s’agissait d’une infinie bande dessinée géante peinte en état de transe. Par terre, et sur des étagères des sculptures africaines voisinent avec des statuettes bricolées, des masques, des crânes en céramique peints à la main. Dans un angle, deux guitares de bonne facture, l’une électrique, l’autre « sèche », témoins de sa passion pour la musique, essentiellement le rock, attendent les doigts fureteurs de sons sur leurs chevalets. Combas sort d’ailleurs ces jours-ci un album avec Lucas Mancione, avec qui il forme les Sans Pattes – groupe aussi mythique qu’intensément allumé – aux côtés d’Olivier Chambriard, Marc Duran et Lionel Martin. Partout où je regarde, quelque chose m’accroche, m’intrigue, m’amuse. Un capharnaüm de génie, paradoxalement bien rangé, qui tient de l’inventaire à la Breton, habité par une énergie frénétique et joyeuse. L’art pour la vie, la vie pour l’art. Robert Combas a connu le succès très jeune, puis la descente comme un mauvais trip de Lsd lorsque l’engouement passera un peu, quoique ses collectionneurs enragés ne l’ont jamais abandonné, sa côte relativement haute témoigne de la pérennité d’un artiste désormais considéré comme un « classique » de l’art contemporain français. L’artiste aura aussi connu des addictions, héroïne puis cocaïne dont il parle sans pudeur, comme si cela avait fait partie de passages nécessaires dans son existence. Quarante ans plus tard, il est toujours debout, toujours au travail, toujours aussi peu soucieux des cases dans lesquelles on voudrait le faire entrer. Une sublime exposition d’œuvre récentes vient de s’achever à Luxembourg chez Ceysson & Bénétière ; une autre se prépare au Pont du Gard qui promet d’intenses chocs visuels dans une relecture folle de l’Antiquité. Sa parole, animée, part parfois en tout en sens, « c’est un vrai kaléidoscope », me confie sa femme Geneviève. Écoutons-le dérouler une vie de forban de l’art, sans compromis ni capitulation face au marché. L’art pour se sentir vivant. Encore et plus que jamais.


Qu’avez-vous décidé de montrer au Pont du Gard ?
C’est un projet qui me plaît vraiment puisqu’il me permet de montrer mes scènes mythologiques. L’endroit est extraordinaire. Il y a le Groupe F — ils font des feux d’artifice, du mapping, des drones. Ils ont toujours travaillé au Pont du Gard, maintenant ils font des trucs à Dubaï. Je leur ai donné des images et ils les ont travaillées. C’est vraiment un travail à deux, avec Christophe Berthonneau. Et puis il y aura des séries de collages à base de photos et de dessins, avec des textes, des choses très sophistiquées jamais montrés. Le problème, si on veut faire une rétrospective un jour, c’est de garder des pièces de chaque époque.
Vous avez grandi à Sète. En quoi cette ville a-t-elle joué un rôle dans votre envie de devenir artiste ?
Sète, c’est une ville ouvrière, populaire. Mon père était employé de mairie, cadre du Parti communiste à l’époque — et puis il s’est retrouvé au chômage à 45 ans avec six gosses. C’était la misère. Mais bizarrement, même dans ces conditions-là, personne ne m’a dit « la peinture, c’est pas un métier ». Mes parents m’ont toujours laissé faire. Ils m’ont même inscrit aux Beaux-Arts municipaux le jeudi, parce qu’ils préféraient que je sois là plutôt qu’à traîner dans la rue. Ils m’ont incité, finalement. Parmi nous six, plusieurs ont attrapé le virus du dessin. Mon frère Topolino, est une machine à dessiner — il dessine tous les jours, il va aux concerts et croque les musiciens en direct, il fait des aquarelles dans les montagnes de Catalogne. C’est le dessinateur officiel de Sète depuis une quinzaine d’années. Il a pris un pseudonyme pour ne pas s’appeler Combas. J’ai d’autres frères qui se sont aussi mis à la peinture : Claude, dit Clôdius, qui fait de la peinture naïve, et Thierry, douanier quelque part du côté du Nord de la France, dont j’ai vu des œuvres sur internet, parce qu’on ne se parle pas beaucoup.
Guerre et Paix – Combas au Pont du Gard, Site du Pont du Gard (Rive Gauche). Jusqu’au 1er novembre., www.pontdugard.fr, Animal bizarre, les Sans Pattes
Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°199 de Transfuge










