Une superbe exposition consacrée aux Écrits d’art brut vient d’ouvrir ses portes en Suisse, à la Fondation Jan Michalski, sur les hauteurs de Morges. Grâce à cette collection prêtée par le Musée d’Art Brut de Lausanne, l’exposition permet une traversée saisissante dans l’imaginaire de psychés singulières.

Ce sont de minuscules caractères d’une écriture serrée, mais incroyablement appliquée, qui s’étendent sur du papier. Non pas blanc, non pas de vélin, mais un emballage de chocolat déplié, de la marque « Milk-Rhône ». Autour de l’emblème de la marque, un lion allongé au pied des Alpes, les phrases de l’artiste se déploient, et l’on déchiffre des expressions poétiques comme « dans le bleu du beau ». Le texte est signé Bertha Elisa Morel et a été écrit alors qu’elle séjournait à l’asile de Cery à Prilly (Vaud), où elle fut internée dès 1922, sans cesser d’écrire, de dessiner ou de broder. Directrice de la Fondation Michalski et organisatrice de cette exposition, Natalia Granero attire notre attention sur cette nécessité d’écrire, coûte que coûte, qui traverse les différents artistes représentés : « C’est très émouvant de voir comment et sur quoi ils écrivent : des papiers déchirés, arrachés à leur quotidien. C’est là leur premier moyen d’expression. Cela nous interroge sur une question fondamentale : qu’est-ce qu’un écrit ? Une question qui traverse beaucoup de nos expositions ici à la Fondation. » En effet, alors que nous traversons la vaste salle d’exposition, la richesse réflexive et graphique de ces « écrits d’art brut » nous interpelle. Ainsi, l’exposition s’ouvre par les œuvres graphiques, somptueuses, d’Adolf Wölfli, interné à Berne au début du XXe siècle, où des notes de musique s’entremêlent à des figures symboliques et géométriques, dans une cohérence qui nous retient longtemps, et se clôt par les lettres d’Eugénie Nogarède, missives qui peuvent atteindre trois mètres de long, écrites avant et après-guerre, destinées tour à tour à Napoléon, au Pape ou à Hitler, entre autres. Cette fille de fermier, l’une de quinze enfants, devenue femme de chambre à Paris et à Zurich, a pu déployer son imaginaire fantaisiste et historique lorsqu’elle fut internée à 45 ans, en 1927. Entre ces œuvres frappantes, une série de lettres, de dessins, de poèmes, déchiffrables ou non, parfois marquants par leur beauté formelle, ou intrigants par leurs écritures cryptiques. Tous ont été rassemblés par Jean Dubuffet à partir de 1945, passionné d’art brut que l’on sait, et réunis dans le fameux Musée d’Art brut de Lausanne. Ces schizophrènes, bipolaires, dépressifs, ou patients dont on ignore le mal, nous font traverser différents états psychiques ; citons le tendre « Billet à l’inconnue » signé Aloïse Corbaz, missive amoureuse qui évoque « sous les arbres de Paris », un « rêve de paradis ». Elle dont on apprend qu’elle nourrissait un amour impossible avec un prêtre défroqué, puis s’est éprise de l’empereur Guillaume II, nous livre sa passion dans ses phrases agrémentées de dessins à l’encre bleue. Natalia Granero nous explique la trajectoire de ces écrits et leur stupéfiante restitution : « La Suisse était alors un centre de recherche psychiatrique : au départ des psychiatres ont collecté ces écrits, puis Jean Dubuffet s’est adressé à eux. » Retenons aussi le nom de Louis-Henri Grognuz, dont on ne sait presque rien, sinon qu’il a écrit en vers, et même en alexandrins, pour s’inscrire dans le théâtre classique, comme dans cette pièce composée en 1922 à l’asile de Cery, dans laquelle il écrit : « La guerre avait terminé ses péripéties / sur la victoire de sa grande tragédie ». Ces textes, autrefois considérés comme des anomalies, sont devenus, notamment grâce au travail de Michel Thévoz, premier directeur de la Collection de l’Art brut à Lausanne et auteur d’un ouvrage de référence sur les Écrits bruts, des œuvres singulières, énigmatiques, qui attestent d’une liberté dans l’écriture, en concordance avec le dadaïsme et le surréalisme de l’époque. Pour finir, rejoignons encore Louis-Henri Grognuz qui, dans son poème « L’Élégance », évoque « la solitude de sa claire vision ». C’est bien cette solitude-là que cette exposition à la Fondation Jan Michalski permet d’effleurer.

Écrits d’art brut, Fondation Jan Michalski, jusqu’au 30.08.2026. Plus d’infos sur https://fondation-janmichalski.com/fr











