David Hockney a disparu hier à l’âge de 88 ans. Retour sur une rencontre exclusive en Normandie avec l’un des géants de la peinture du XXe siècle et d’aujourd’hui. David Hockney nous avait accordé quatre heures d’entretien, dans son atelier et sa maison où règne l’amour de l’art, conjugué à l’amour de la nature. Le peintre britannique exposait à la galerie Lelong ses nouvelles acryliques sur toiles et impressions jets d’encre.

Impression soleil couchant. L’entretien s’est achevé autour d’un thé. Nous roulons vers la gare de Lisieux au déclin du jour, empruntons des petites routes étroites et ombragées du pays d’Auge, où sommeillent de proprettes maisons à colombages. Ici, nulle pollution visuelle, juste l’enchantement d’être projeté dans quelques nouvelles de Maupassant. Justement, tout en scrutant attentivement la gradation des couleurs des arbres, des collines et des prés, David Hockney me parle de « Clair de lune », de Maupassant. L’histoire d’un curé des bocages que la vision inattendue de sa nièce étreignant son amoureux au clair de lune va faire chavirer dans cette révélation : si Dieu peut être beauté, la beauté peut être divine quand elle accorde le pur amour à la douce splendeur de paysages nocturnes. David Hockney aime cette histoire qui le saisit dans une Normandie de romans, mais aussi confirme ses intuitions panthéistes : la nature cache ses mystères surnaturels, l’artiste est là pour tenter de les déchiffrer. Sa nouvelle exposition à la Galerie Lelong, intitulé « Ma Normandie » est l’un des évènements majeurs de la rentrée. C’est le fruit d’un travail incessant dans son nouvel atelier. Cent dix-huit oeuvres nouvelles, peintes au pinceau et d’autres sur son iPad magique, sa palette-toile « tout en un » qui l’enchante. Autour de nous, dans le vaste atelier éclairé de grandes percées vitrées en hauteur, la ronde de ses réalisations normandes, où des déclinaisons de jaune éblouissant, de vert du plus tendre au plus intense, de bleu de ciels doux, dessinent sa carte de Normandie. Il y a du jardin d’Eden dans ces grandes compositions heureuses où des arbres aux pommes d’or invitent comme autrefois ses piscines californiennes à une béatitude contemplative. David Hockney est grand, le corps un peu voûté couvert d’un cardigan bleu de laine épaisse sous lequel il a enfilé un gilet de laine aux rayures vert et bleu canard. Pour compléter le tableau, il a une casquette blanche sur le crâne, ses éternelles lunettes rondes derrière des yeux d’un bleu à la fois rieurs et rêveurs, concentrés et débonnaires. Voix monocorde pince-sans-rire si typique des habitants du Yorkshire, où pointe un humour sec à saisir au vol comme on peut… Briquet-talisman en main comme d’autres s’amusent avec leur chapelet, cigarettes à la chaîne qui ne méritent pas d’être brimées. Quatre heures de conversations parfois entrecoupées de grands éclats d’un rire singulier parce que sans afféterie, passent si vite ! Itinéraire fou d’un enfant talentueux que la vie professionnelle a gâté mais qui reste peu impressionné par la reconnaissance. Le travail, sans cesse, du matin au soir, chaque jour, pour ne pas éteindre la braise dont parlait Shelley, ce don divin que si peu portent en eux.

« In Front of House Looking East » 2019
Inkjet print on paper
Edition of 15
34 x 43″
� David Hockney Photo credit: Jonathan Wilkinson
Êtes-vous venu en Normandie parce que vous cherchiez des couleurs différentes de celles de Los Angeles, ville où vous avez habité une très grande partie de votre vie…
Non, cela n’a rien à voir. Je suis venu en Normandie avec Jean-Pierre (bras droit et compagnon depuis vingt ans), juste après avoir fini de réaliser un vitrail pour l’abbaye royale de Westminster. Je n’avais pas envie de m’attarder à Londres parce que je sais trop ce que cela signifie pour moi : j’aurais été sollicité par beaucoup de gens pour plein de raisons et c’est la dernière chose dont j’avais envie. J’ai dit à JP : « pourquoi ne pas aller nous balader en voiture du côté de Honfleur, de Bagnoles de l’Orne ? » Aussitôt dit… Nous nous sommes arrêtés chez mon ami et galeriste Jean Frémon (cofondateur de la Galerie Lelong, NDLR.) qui possède une maison tout près d’ici puis nous sommes tous allés voir la merveilleuse tapisserie de Bayeux que je connaissais déjà mais que je rêvais de revoir. Je l’ai d’ailleurs revue une dizaine de fois depuis ! (rires) Puis je me suis dit que j’aimerais bien assister à l’arrivée du printemps en Normandie car dans le Yorkshire, où j’ai possédé une maison, on ne peut voir à cette saison que les prunelliers et les aubépines en fleurs. Mais ici, c’est extraordinaire car vous pouvez assister à la floraison du pommier, du cerisier, du poirier, du mûrier… J’ai eu envie d’acheter une maison dans le coin pour cette raison. J’ai acheté la seule maison que j’ai visitée. Elle m’a tout de suite plu. Tout correspondait à ce que je recherchais : aucune pollution visuelle, des collines harmonieuses, des arbres fruitiers, une petite maison normande ravissante et à une extrémité du terrain, un ancien pressoir à cidre qui ferait un atelier parfait. C’était en octobre 2018. J’aime aller vite. J’ai signé tout de suite et JP est arrivé le 31 décembre afin de superviser les travaux de l’atelier qui ont débuté vite. JP a expliqué qu’il était impératif que l’atelier soit prêt pour l’arrivée du printemps. L’équipe a travaillé sans relâche.










