Insula Orchestra offre un très bel Enlèvement au Sérail au Théâtre des Champs-Élysées.
Il est toujours amusant de dénicher, dans une pièce dite « de jeunesse », l’humus des chefs-d’œuvre à venir. L’Enlèvement au sérail n’est pas à proprement parler un opéra de jeunesse de Mozart, puisque le musicien a déjà vingt-six ans et compose pour la scène depuis l’âge de onze ans ! Mais la douzaine d’operas seria, opera buffa et autres dramma per musica pondus jusqu’alors semblent des galops d’essai. En 1782, Die Entführung aus dem Serail est surtout le premier grand succès théâtral du musicien. De son vivant, il restera son œuvre la plus populaire et la plus jouée. C’est au sujet de ce Singspiel que l’empereur Joseph II aurait eu sa fameuse saillie : « Il y a trop de notes. » La critique est facile mais elle n’est pas abusive, car cet Enlèvement a toujours péché par sa longueur. Disons que le livret de Gottlieb Stephanie est moins inspirant que le seront ceux de Lorenzo Da Ponte, et que cette histoire d’un jeune homme qui vient sauver sa fiancée prisonnière du sérail d’un pacha va du fade au conventionnel. Mozart y trouve surtout le prétexte à une superbe suite d’airs qui s’enchaînent avec une virtuosité soufflante, à défaut d’être dramaturgiquement passionnants. Et, malgré les longueurs, cet opéra recèle de pures pépites où l’on devine, çà et là, l’alacrité des Noces, la profondeur de Don Giovanni, l’amère nostalgie de Così et l’intemporelle magie de La Flûte…
Reste la double gageure de monter ce spectacle qui est, au vrai, une « turquerie » ainsi qu’un Singspiel, c’est-à-dire un opéra-comique au sens premier du terme : une alternance de parties chantées et de dialogues.
Sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, Florent Siaud ne cherche pas midi à quatorze heures et opte pour une lecture lisible, très théâtrale, s’efforçant toujours d’insuffler du nerf lorsque le livret devient statique. Dommage que les décors d’esprit « Ibis Style » et les inévitables costumes-cravates manquent de relief, car la direction d’acteurs est sensible, incarnée et toujours à propos. Tout du moins saura-t-on gré au metteur en scène de nous avoir épargné les scies Occident/Orient, christianisme/islam, en faisant simplement baigner son spectacle dans une modernité hors du temps.
Impliqué et bien chantant, le plateau vocal est globalement homogène. On saluera d’abord le superbe Osmin de la basse croate Ante Jerkunica, qui parvient à un bel équilibre entre les dimensions tour à tour inquiétantes et bouffonnes de son personnage. Chez les ténors, le Pedrillo caracolant et vif-argent de l’Américain Brenton Ryan a plus convaincu que le Belmonte d’Amitai Pati. Disons que le chanteur samoan, malgré un timbre de miel, paraissait en petite forme. On pourra pointer un même décalage chez les sopranos : avouons que si l’Australienne Jessica Pratt est rompue à toutes les difficultés du rôle de Konstanze, qu’elle affronte avec une vaillance et un métier incontestables, la fougue juvénile et la vraie maturité vocale de Manon Lamaison, dans le rôle de Blonde, en font une voix qui monte. Célébrons enfin le comédien Uli Kirsch, qui parvient à donner justesse, profondeur et même émotion au si convenu rôle parlé du pacha Selim.
Dans la fosse, Laurence Equilbey ne baisse jamais la garde, maintenant toujours la tension (et l’attention) lorsque la partition musarde un peu trop. On pourra parfois grincer devant l’acidité « d’époque » de l’Insula Orchestra (c’est une question de goût, certes), mais Laurence Equilbey aime les voix, les connaît et les met toujours en valeur avec justesse et élégance.
Voilà donc un Enlèvement plaisant, cohérent, sans accroc, qui ne tourne le dos ni à l’œuvre ni au public. Que demander de plus ?
L’Enlèvement au Sérail de W. A. Mozart Théâtre des Champs-Élysées Mise en scène : Florent Siaud Direction : Laurence Equilbey Jusqu’au 12 juin











