À travers des entrelacs géométriques plongés dans l’obscurité, l’artiste et astrophysicienne sénégalaise Caroline Gueye questionne la notion de valeur. Une exposition passionnante à la Biennale de Venise. 

© Courtesy Caroline Gueye.

Après Alioune Diagne, qui représenta le Sénégal à la Biennale de Venise en 2024 et dont on peut actuellement retrouver les méticuleux portraits peints de ses contemporains à la galerie Templon à Paris, une autre jeune artiste et scientifique sénégalaise investit le Palazzo Navagero. Caroline Gueye dessine dans l’espace des formes géométriques qui semblent pouvoir se déployer à l’infini. Ses sculptures rappellent notamment les représentations scientifiques des structures moléculaires, et par là même, du monde vivant. Et revient en mémoire la suite de Fibonacci, la formule mathématique imaginée par le mathématicien italien. Son Liber Abaci écrit en 1202 révolutionna la perception du monde en révélant l’harmonie entre les nombres et la réalité, liée à une constante mathématique irrationnelle mais réelle que l’on retrouve dans le capitule du tournesol, dans certains cristaux et qui inspirèrent tant d’artistes de tout horizon, dont Le Corbusier, Iannis Xenakis et Salvador Dalì. Pour développer son traité, le mathématicien italien s’était inspiré de son enfance en Algérie où il découvrit, fasciné, les chiffres indo-arabes et les travaux algébriques d’Al-Khwarizmi, savant ouzbek d’origine persane à qui l’on doit le système décimal de numération. De retour à Pise, Leonardo Fibonacci imagina sa suite liée au nombre d’or qui porte en lui la croissance équilibrée naturelle du monde. Les sculptures en or, justement, de Caroline Gueye témoignent de cet héritage tout autant que de la beauté des mathématiques, « la langue avec laquelle Dieu a écrit l’univers » écrivit Galilée. Ces œuvres rappellent aussi la subjectivité de notre regard. « À mesure que le corps se déplace à travers les espaces, la perception change. Ce qui semble stable devient instable », écrit Caroline Gueye en introduction de son exposition. « Je voulais, explique-t-elle, que le visiteur puisse vivre une expérience. Être désorienté par des miroirs, voir des œuvres apparaître et disparaître, devoir ralentir et se déplacer pour voir celles positionnées dans des niches permet d’interroger la perception et la valeur construite ». À commencer par celle de l’or, wurus en wolof, symbole de pouvoir et de richesse. « Au 14e siècle, rappelle Caroline Gueye, le souverain Kankou Moussa de l’empire du Mali à qui appartenait le Sénégal, était l’un des hommes les plus riches de la planète. Je voulais qu’on voit l’Afrique sous un autre angle. » Wurus incite le public à se déplacer et ce regard instable participe à une autre appréhension de l’oeuvre mais aussi du monde qu’elle représente. Cette ambition résonne avec celle de la commissaire générale de la Saison Culturelle Méditerranée Julie Kretzschmar qui souhaite proposer une autre vision sur les pays invités et leurs diasporas. Mais aussi avec celle de notre époque : décaler les regards pour comprendre autrement la Grande Histoire et le monde. 

Caroline Gueye, Wurus. Pavillon Sénégalais, Palazzo Navagero, Biennale de Venise, Italie, Jusqu’au 22 novembre. www.labiennale.org