Il représente Israël à la Biennale de Venise, et il serait dommage que l’appel au boycott occulte l’importance et la richesse d’une œuvre où la pensée croise les arts plastiques. Portrait d’un grand artiste contemporain : Belu-Simion Fainaru.

C’est par Zoom que je joins Belu-Simion Fainaru, et en attendant que son visage apparaisse sur mon écran, je me dis que c’est cela, justement – les rectangles de nos écrans respectifs, l’étendue de terre et d’eau qui me sépare de l’artiste israélien, lequel, ah le voilà qui apparaît, me parle depuis sa chambre, ou est-ce son bureau, de Venise (chambre ou bureau dont des poutres strient le plafond, et je ne peux m’empêcher de voir, dans ces parallèles de bois, l’équivalent des tuyaux qui, dans l’installation qu’il prépare pour la Biennale, The Rose of Nothingness, courent au-dessus de la surface d’un bassin où ils laissent goutter une eau noire) – je me dis, donc, que c’est cela, nos écrans, la distance qui nous sépare, toutes ces façons dont ce qu’il y a de plus abstrait et de plus concret au monde, l’espace, se manifeste – oui, c’est cela qui pourrait servir d’allégorie à l’œuvre, à la pensée, et à la vie de l’artiste – et c’est d’ailleurs ainsi que notre conversation débute, par une histoire d’espaces, de plans et d’intersections, puisque, alors que je lance quelques mots sur Venise en matière de prélude, nous glissons vite au Talmud, qui y fut imprimé pour la première fois dans une édition complète, et voilà que la page du livre se mêle à la topographie, et voilà que Belu-Simion Fainaru me fait observer les homologies qu’il y a entre le système des canaux et l’organisation visuelle du texte dans le Talmud – ce Talmud dont il présentait des extraits dans l’installation Jewish Kitchen : Visual Text (2003), laquelle mêlait le quotidien domestique, les mots de la tradition juive, mais aussi le spectre de l’Holocauste, composant ainsi un espace mental à plusieurs couches.
Nous quittons un moment le Talmud (mais celui-ci ne sera jamais loin, pas davantage que ne le sera la kabbale, car l’art de Belu-Simion Fainaru plonge ses racines dans la méditation de la pensée juive, s’alimente de conversations avec des philosophes, des historiens et des penseurs, citons Moshé Idel et Marc-Alain Ouaknin, dont le nom et la voix sont familiers aux auditeurs de France Culture, mais qu’on n’aille pas voir ici je ne sais quel rapport de subordination des arts plastiques au langage, non, pour Belu-Simion Fainaru, il y a, dans l’emploi et le maniement des mots, une parenté avec le traitement de leur matériau par les artistes, il parlera d’ailleurs d’« artistes juifs » pour désigner les penseurs juifs de la Renaissance, les incluant ainsi dans la même catégorie qui comprend Michel-Ange ou Raphaël) – nous quittons, disais-je, un moment le Talmud, nous sommes désormais en Roumanie, en 1959, Belu-Simion naît à Bucarest, son père est architecte – un architecte dont la vocation d’artiste a pris de plein fouet l’Histoire, qui s’est retrouvé dans un camp de travail et, de retour, a renoncé à ses premières aspirations – sur quoi, Belu-Simion Fainaru, chez qui la notion de tikkun (réparation), cardinale dans la pensée juive, est toujours à l’horizon, m’explique que, devenu lui-même artiste, il a ainsi fait advenir le rêve de son père. Je lui fais observer que l’héritage n’est pas seulement celui d’une graine paternelle qui n’aurait pas poussé, mais que lui-même tient de l’architecte, cet artiste de l’espace par excellence, composant ainsi avec son père une espèce de couple symétrique, chiasmatique – lui chez qui les intérieurs revêtent une telle importance, qu’on songe à Jewish Kitchen, donc, mais aussi à la table, aux verres et aux assiettes remplis d’un liquide noir, de l’installation Black Milk.

Le mariage et le néant
Cette union du père et du fils, de l’architecte et de l’artiste, dans la dualité n’a rien d’étonnant si l’on considère combien le motif du mariage, du mariage juif traditionnel, est présent dans ses œuvres – robes de mariées, verres brisés – un motif qui, m’explique-t-il, a bien moins valeur sociologique ou folklorique que métaphysique, puisqu’il incarne l’unité des contraires, le point de rencontre de termes contradictoires – mais revenons des espaces de la métaphysique à ceux de la géographie, et avançons en 1973, la famille émigre en Israël, c’est ensuite le temps des études, et nous retrouvons Belu-Simion, en particulier, à Chicago, séjour dont il garde à l’esprit nombre de rencontres, Vito Acconci, Leon Golub, Martin Puryear, Siah Armajani, Robert Irwin ou encore Daniel Buren – « rencontre », « dialogues », « échanges », tous ces termes éculés dans d’autres bouches ne le sont pas chez lui : il traduisent, de façon séculière pourrait-on dire, la notion mystique et philosophique du mariage, et sont cruciaux pour l’artiste, témoins la Mediterranean Biennale dont il a été à l’initiative en 2008 ou encore la création de l’AMoCA, Arab Museum of Contemporary Art, à Sakhnin – et c’est d’ailleurs ce mot, « dialogue », et la conviction qu’il est intrinsèquement lié à la notion d’art, qu’il oppose à ceux qui appellent à boycotter Israël à la Biennale de Venise – appel au boycott sur lequel nous ne nous étendons pas outre mesure.

Car le temps file, à peine avons-nous évoqué un fécond séjour en Belgique (fécond car prodigue en découvertes intellectuelles, c’est à cette occasion que Belu-Simion s’est pleinement immergé dans la kabbale, au fil de nombreux échanges intellectuels), et nous voilà déjà en 1992, c’est la Documenta IX de Kassel, moment et lieu charnières pour tout artiste, et c’est encore d’espace qu’il s’agit, plus exactement d’échelle, puisque, me dit-il avec gaieté, il y présente la plus petite œuvre de la Documenta, You Always Have to Start Anew. L’artiste est « lancé », on a déjà parlé de Jewish Kitchen en 2003, mentionnons Nuptials, in the Image of God, en 2006 où le motif du mariage réapparaît, ou encore sa participation en 2019 à la Biennale de Venise, sous les couleurs roumaines cette fois – puis arrêtons-nous simplement sur quelques titres : The Fullness of the Void en 2015, The Rose of Nothingness, donc, pour la Biennale de 2026 : void, nothingness, voilà l’espace en creux, l’espace négatif – le vide, le néant, il existe aussi un Monument for Nothingness – et cette absence n’est pas, chez lui, le simple rien, elle retentit des échos de la kabbale, elle est ce qui permet la création. Et peut-être est-ce aussi, me dis-je, alors que nous approchons de la conclusion de l’entretien, le vide de la page en attente des signes qui vont la couvrir, des phrases qui vont la remplir, et nous retournons au livre, aux livres, mêmes, car le Talmud ne les épuise pas, il y a aussi S.J. Agnon, dont une nouvelle lui fournira l’argument pour une exposition, ou encore Paul Celan, dont on entend si souvent des échos chez lui – l’espace mental de Belu-Simion Fainaru bruisse de mots.
Biennale de Venise, du 9 mai au 22 novembre.







