Dans le cadre de Chantiers d’Europe, Gaia Saitta présente Les jours de mon abandon, une adaptation libre du roman d’Elena Ferrante

Sur scène, pas d’échappatoire. L’espace, presque nu, s’organise en cadres vides, cloisons ajourées qui esquissent les pièces d’un appartement ordinaire – salon, cuisine, chambre. Tout est à vue, frontal, sans refuge. Cette transparence évoque celle de Dogville de Lars von Trier. Ici, aucune intimité n’est possible, aucune émotion, aucun drame ne peuvent être cachés. Le regard du public devient intrusif, voyeur. Dans cette architecture quadrillée mais translucide, Gaia Saitta investit chaque zone comme on fouille une mémoire instable, à la recherche des points d’ancrage d’une existence qui se fissure. Créé en 2024 au Théâtre National Wallonie-Bruxelles, où elle est artiste associée, Les jours de mon abandon s’inspire librement du roman d’Elena Ferrante. Gaia Saitta ne cherche pas à en livrer une transposition fidèle. Elle construit plutôt un parcours intérieur, orchestrant une descente progressive dans les failles d’une femme, d’une épouse, qu’elle observe avec une précision presque clinique.

Napolitaine installée dans un confort qu’elle croyait choisi, Olga incarne tout ce qu’il y a de plus banal. Elle mène une vie conjugale sans heurts, élève deux enfants, habite un quotidien soigneusement balisé. Elle adhère à un idéal domestique façonné par des normes patriarcales classiques. Rien ne la prépare au drame qui va éclater. À peine installés à Turin, son mari lui annonce soudainement qu’il la quitte. Il franchit la porte et disparaît. Tout vacille. Les repères se dérobent, les certitudes s’effondrent. La scénographie en saisit l’empreinte. Les cadres sans murs dessinent désormais les vestiges de son univers. Son monde est désossé, ses certitudes et croyances anéanties en un geste. Dans cet espace, le corps vacille. Gaia Saitta donne à Olga une présence intense, traversée de tensions. Elle déambule, parle, déborde. Les gestes se délitent, la langue se fracture. Les enfants deviennent une rumeur constante, intolérable, une pression du réel qui empêche toute échappée. Au-delà de la séparation, c’est un système entier qui se fissure. Le spectacle ne tranche pas. Il expose. Il suit une femme qui, privée de ses repères, tente d’en recomposer d’autres, d’habiter autrement le vide, d’exister enfin en dehors de l’assignation. La mise en scène de Gaia Saitta s’appuie sur des motifs qui lui sont cher – adresse directe, porosité avec la salle, tonalité confessionnelle –  déjà à l’œuvre dans Je crois que dehors c’est le printemps. Mais ici, le plateau devient un lieu de frottement entre fiction et expérience, entre passé incorporé et présent incertain. Bien que la fragmentation du récit étire quelque peu le temps, la présence intense de la comédienne fait surgir une violence sourde dans les gestes les plus simples. Entre traces de la commedia dell’arte et intensité presque cinématographique, elle maintient un fil fragile mais tenace.

Les jours de mon abandon s’affirme comme un geste d’exposition, au bord du vertige. En plaçant le spectateur au plus près – témoin, voyeur-, Gaia Saitta déplace la focale. Elle donne à voir cet instant précis où une femme réalise que sa vie s’est écrite sans elle. Le vide laissé par l’abandon ouvre aussi sur une faille plus large. Celle d’un ordre qui vacille, sans encore céder.

Les jours de mon abandon d’après Elena Ferrante, adaptation et mise en scène de Gaia Saitta. Du 27 au mai 2026 au Théâtre de la Ville -Les Abbesses dans le cadre des Chantiers d’Europe.