Le dramaturge et metteur en scène Lazare revient avec L’Avenir des reflets, nouvelle création autour des figures d’Olympe de Gouges et de Marat, présentée prochainement à La Colline.

© Felice d’Agostino

« En ce moment, j’écoute beaucoup Schubert », remarque Lazare alors que nous entrons dans le théâtre de la Colline où se prépare son prochain spectacle. Dans la salle de répétition, il passe un disque de Skip James. Il voudrait en insérer un sample dans la bande-son. Un des morceaux les plus connus de ce bluesman au destin tragique s’appelle I’m so Glad. La joie justement est un des éléments moteurs du théâtre de Lazare dont l’exubérance poétique évoque parfois un feu d’artifice fusant tous azimuts. Rien d’étonnant donc à ce qu’il s’intéresse dans L’Avenir des reflets, sa nouvelle création, à ces deux figures de la révolution française que sont Marat et Olympe de Gouges.

Générosité

S’il fallait caractériser ce dramaturge, acteur et metteur en scène, auteur de spectacles incomparables traitant avec une grâce et un humour non exempt de mélancolie de sujets complexes, comme Passé – je ne sais où qui revient, où il parle des massacres de Sétif et de Guelma en Algérie, le mot qui viendrait en premier à l’esprit c’est « générosité ». La générosité d’un poète et d’un homme de cœur. Dans ses deux pièces suivantes Au pied du mur sans porte où il retrace le parcours de Libellule, un enfant des cités, et Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né, sur l’épopée d’une famille entre France et Algérie, de la conquête coloniale à la guerre d’indépendance, il poursuit son exploration d’une histoire traumatique revisitée à hauteur d’homme, servie par la vitalité d’une langue foisonnante. L’écriture pour Lazare est indissociable de l’oralité. « Je dois ça à ma mère, qui ne sait pas bien parler français. Ma mère avait une langue de poème. Finalement ma mère devient le théâtre », analyse-t-il. Elle lui a raconté les massacres en Algérie. « Elle avait quatre ans quand son père est mort dans une manifestation. J’ai tourné un film où elle fait le récit de ces massacres. Pour elle, c’était une façon de se réapproprier son histoire. » En parlant de sa mère, c’est aussi à lui-même que pense Lazare et à sa propre histoire.

lazare © Giovanni Cittadini Cesi

Né en 1975 à Fontenay-aux-Roses, il n’évoque pas sans réticences ses premières années. « Petit, j’ai été placé à Chatenay-Malabry dans un établissement pour enfants avec des troubles du comportement. Plus tard, je me suis retrouvé aux Fontaines, à Vernon en Normandie, dans un internat. Un jour un éducateur ouvre le journal et commente : tiens, encore un garçon des Fontaines qui va aller en taule ; ça va vous arriver vous aussi. Quand on a 13 ans, c’est dur d’entendre ça. Après j’ai été à la DDASS et à la rue. » Pourtant quelque chose est là en lui qui ne demande qu’à s’épanouir. « Enfant, je parlais tout seul. Je me racontais ce qui m’était arrivé. Je parlais aux arbres. Je me faisais mon récit. De là s’est développé un truc d’oralité et l’habitude de juxtaposer des sujets différents. » Il se forme un temps au Théâtre du Fil. Puis fait la connaissance de Claude Buchwald et Claude Merlin, metteurs en scène et professeurs à Paris VIII Saint-Denis qui l’invitent à assister à leurs cours. Il travaille au théâtre Gérard-Philipe que dirige Stanislas Nordey. Déclic. « À 21 ans, j’ai appris à lire et à écrire pour la deuxième fois. » Il se perfectionne à l’école du Théâtre national de Bretagne à Rennes. Entre temps, il a fait la connaissance de Claude Régy et de François Tanguy avec lesquels se noue une profonde amitié. « Un jour à La Fonderie, au Mans, dans les locaux du Théâtre du Radeau, je dis à François : liberté, égalité, fraternité, c’est des conneries. François s’est mis en colère. Alors sur le mur, à l’entrée de La Fonderie, il a peint en lettres immenses : Liberté, Egalité, Fraternité. » De François Tanguy, Lazare a aussi retenu cette vision précieuse des potentialités du théâtre : « Sur le plateau il est possible d’inventer nos utopies et de les vivre ».

Olympe de Gouges

D’utopie il est bien question dans L’Avenir des reflets, spectacle qui promet d’être intense et brûlant. Pas tant une fresque historique qu’une œuvre d’imagination débridée, appuyée sur une documentation copieuse. En Marat, Lazare voit le défenseur des pauvres, un homme pour qui « si tu viens de la rue, tu peux réussir. » Quant à Olympe de Gouges, qui lutte contre l’esclavage et pour le droit des femmes, tout en défendant Louis XVI, il y voit une héroïne empêchée. « En tant que femme, elle n’a pas le droit de prendre la parole à la Convention. Son désir de dire le monde et de ne pas le subir, son courage face à l’adversité, sa capacité à affronter l’injustice, tout ça me passionne. Il y a quelque chose chez elle de l’oralité où je me reconnais. Pour moi, il y une relation entre oral et oracle. Le théâtre, c’est quelque chose qui dépasse son époque ; il y a une dimension oraculaire. Olympe de Gouges écrivait des pièces de théâtre qui n’étaient pas jouées. Au fond, c’est comme ma mère, elle devient le théâtre. »

L’Avenir des reflets, de et par Lazare ; du 19 mai au 20 juin au théâtre de la Colline, Paris (75020).