Pensée par l’Opéra de Bordeaux et le Palazzetto Bru Zane, la recréation de l’opéra oublié La Montagne noire d’Augusta Holmès nous révèle une musique ample et furieuse.
La poudrière balkanique n’a pas fait imploser que le continent européen. Elle a pu aussi mettre le feu aux poudres du monde de l’opéra, du moins au XIX<sup>e</sup> siècle, en un temps où les transformations de la musique valaient débats, affrontements, mises au ban ou triomphe. Ainsi cette Montagne noire qui retrace l’épopée, méconnue, du peuple monténégrin, en pleine guerre de territoires face aux Ottomans. C’est un sujet d’actualité à l’heure où Augusta Holmès l’écrit : en 1883, l’Empire ottoman reconnaît les frontières du Monténégro. Sans doute est-ce le triomphe du peuple qui s’est battu pour son indépendance auquel la compositrice française a voulu rendre hommage, écrivant cet opéra ample et ambitieux qui, pendant près de trois heures de musique, alternant scènes de chœurs et de solistes, nous mène dans un monde au combat. Elle qui écrit ses livrets, dans une idée d’œuvre totale, réinvente un monde d’hommes et de femmes qui se font face dans une situation archaïque : les guerriers de retour, les femmes qui les attendent, et l’esclave étrangère qui vient bousculer l’ordre institué. On se croirait dans une tragédie grecque : l’ordre, l’amour, la mort dictent l’ensemble — et ce, portés par une musique qui ne renie ni son romantisme, ni même son wagnérisme. Augusta Holmès alterne l’immensité océanique, le souffle, les clameurs, la puissance, mais aussi des duos d’amour, notamment au deuxième acte, qui n’ont rien à envier aux grandes pages de l’amour musical de son siècle. Alors pourquoi cette Montagne noire a-t-elle été si mal accueillie lors de sa création en 1895 à Garnier, subissant l’affront ultime d’être invisibilisée depuis plus d’un siècle ?
Musique flamboyante
Hier soir, la question s’est posée dès les premières mesures qui s’élevèrent dans l’auditorium de Bordeaux pour cette recréation — et même, nous annonça en préambule Emmanuel Hondré, directeur des lieux, certaines pages de la partition étaient jouées en première mondiale, puisqu’à l’Opéra de Paris, en 1895, tout n’avait pas pu être donné.
Contraint par la nature de l’auditorium et cherchant à laisser vivre la musique, le metteur en scène Dominique Pitoiset a conçu un dispositif scénique idéal : commençant comme une répétition, les musiciens, chanteurs, choristes sont en tenue de ville, les techniciens traversent le plateau, la maquilleuse travaille sur scène. L’opéra est enregistré — ce qui est vrai, le Palazzetto immortalise cette recréation. Mais le mot d’ordre est de se « faire plaisir ». D’acte en acte, la mise en scène se complexifiera jusqu’au dernier, où nous serons soudain projetés dans l’univers de La Montagne noire.
En ouverture, c’est donc le visage de Pierre Dumoussaud, à la tête de l’Orchestre de Bordeaux, qui apparaît à l’écran, en gros plan, au-dessus du plateau où les chœurs et les solistes se sont installés : ce sera à lui de lancer l’ensemble. Privilège accordé au jeune chef d’orchestre qui porte ce projet avec passion. Lui dont on connaît l’intérêt continu pour la musique française lance son vaste orchestre ; dès la flamboyante ouverture, le public ne douta plus d’assister à un événement musical.
Augusta Holmès, plus jeune que Berlioz, contemporaine de Saint-Saëns et aînée de Debussy, semble emprunter tour à tour à ses pairs, que ce soit au premier acte, lorsqu’elle laisse toute place aux chœurs de femmes et d’hommes, jouant parfois à la limite de la martialité, ou au dernier acte, lorsqu’elle orchestre un face-à-face tragique entre anciens frères de combat, aux leitmotive wagnériens. Le plateau vocal nous tint en haleine jusqu’à la fin : Aude Extrémo triomphe dans le rôle de Yamina, l’esclave prête à tout pour retrouver sa Turquie perdue, même à séduire le combattant monténégrin promis à une autre. De sa voix grave de mezzo-soprano, à la puissance et aux nuances imparables, elle porte le drame, la sensualité et le danger. Jouant une fausse nonchalance de répétition, comme le veut la mise en scène, elle se concentre sur les modulations de sa voix qui, notamment au deuxième acte, concentrent toute la force musicale.
On reconnaît la précise intelligence de l’Opéra de Bordeaux dans ses choix de distribution. Car au-delà d’Aude Extrémo, il faut saluer la force langoureuse de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, la ténacité de Julien Henric et l’extraordinaire présence vocale de Tassis Christoyannis. Et puis les chœurs, qui reviendront à la fin pour emporter l’ensemble.
La seule étrangeté de cette soirée fut la fin de l’opéra, ou plutôt du livret. Dans les deux derniers actes, certaines diatribes sur les femmes ou sur le péril qu’incarne l’étrangère pour le peuple chrétien paraissent franchement datées. Elles témoignent aussi des tendances politiques et esthétiques d’Augusta Holmès, nationaliste, anti-dreyfusarde, compagne de Catulle Mendès et wagnérienne : elle cherche sans doute par ce livret à livrer sa contribution à un certain imaginaire nationaliste et chrétien. Elle aurait pu s’en abstenir. Est-ce aussi ce livret et ses maladresses qui ont nui à sa postérité ? Je ne sais, mais de cette soirée, l’on retiendra surtout cette musique qui emporte tout.
La Montagne noire, d’Augusta Holmès, direction musicale Pierre Dumoussaud, mise en scène Dominique Pitoiset, première française à l’Opéra de Bordeaux, 22 mai.









