Singulière et syncrétique, l’œuvre de Károly Ferenczy fait l’objet d’une fabuleuse rétrospective monographique au Petit Palais qui met en valeur sa variété en lisière des tendances de l’entre-deux-siècles…

Peintre emblématique du cosmopolitisme hongrois, Károly Ferenczy (1862-1917) a côtoyé les grands mouvements picturaux de son époque sans se rattacher à aucun. On l’a associé au naturalisme, au symbolisme, à l’impressionnisme, et même aux Nabis et à l’Art nouveau, dont il a emprunté et parfois mêlé les techniques innovatrices tout en se gardant bien de s’aligner sur les canons d’un courant formel. L’éclectisme de ce polyglotte hongrois, né au cœur de la Mitteleuropa, tient à sa capacité à absorber, dans chacune des cultures où il a baigné, tout ce qui entrait en résonance avec la sienne et à tirer profit de la disparité même de ces influences pour créer de nouvelles formes.
Comme le montre cette rétrospective monographique orchestrée par quatre commissaires et trois musées (celui des Beaux-Arts de Budapest, la Galerie nationale hongroise et le Petit Palais), la peinture de Ferenczy témoigne de la contingence des écoles artistiques. Comment « classer » la facture d’un peintre caméléonesque dont l’évolution procède d’un faisceau de tendances et jamais d’une dissociation d’avec les générations précédentes ? De même que celles de Chagall et de Balthus au xxe siècle, l’œuvre de Ferenczy reflète les facettes esthétiques de l’entre-deux-siècles et leur échappe en même temps, comme s’il les avait tenues en lisières.

Huile sur toile, 31 × 31 cm.
Collection particulière / Photo Tibor Mester.
École buissonnière
Marqué dès son enfance par un esprit supranational — sa famille, originaire de Vienne, s’établit à Budapest, et il séjourna à Rome, à Naples, à Paris et à Munich —, Ferenczy choisissait sans exclusive, chez d’autres peintres, ce qu’il lui plaisait d’approfondir et il s’inspira aussi bien de maîtres anciens comme Dürer que de modernes comme Böcklin. Dédaignant le folklorisme et privilégiant la peinture de plein air, ce dandy nanti et lettré se retira, vers l’âge de trente ans, en compagnie de quelques confrères, dans une ville minière de Transylvanie, Nagybánya (Baia Mare aujourd’hui, en Roumanie), où il fit des émules en s’émancipant des académies. Une colonie picturale, aux aspirations collectivistes, semblable à celle des paysagistes de Barbizon. À l’instar de leur chef de file, les peintres s’y livraient à une exaltante débauche chromatique, reléguant le dessin sur papier à l’atelier, lieu de la retraite solitaire et introspective. Sportif, athlétique, Ferenczy pratiquait l’équitation, la natation et le tir à l’arc pour se maintenir « en forme » ; par sa salubrité tonifiante, sa peinture fait écho au néopaganisme spirituel qui prit son essor en Europe de l’Ouest à la fin du xixe siècle. En réaction à l’urbanisation et l’industrialisation, ce retour à la nature relève de la Lebensreform anarchique, avant-courrière du mouvement hippie, qui anima plusieurs communautés en Allemagne et en Suisse.
Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°198 de Transfuge
Károly Ferenczy, modernité hongroise – Petit Palais – Jusqu’au 6 septembre.
Visuel : Nu féminin sur fond rouge, 1912.
Huile sur toile, 91 x 150 cm.
Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise – Musée des BeauxArts, Budapest, 2026.






