En 2024, lors de la précédente édition de la Biennale de Venise, 24 000 acteurs culturels avaient signé la pétition demandant l’exclusion du Pavillon israélien de la plus grande foire internationale d’art contemporain. En 2026, bis repetita. Le collectif « Art Not Genocide Alliance » (ANGA) se disant composé d’artistes, de commissaires, d’écrivains et de travailleurs culturels du monde entier (sans que l’on sache précisément qui en sont les fondateurs) a publié une nouvelle lettre appelant à nouveau à exclure Israël de la Biennale de Venise qui doit ouvrir ses portes le 9 mai avec 99 pavillons nationaux. Bien moins suivie, puisque seulement deux cents noms y sont recensés, tous concernant cependant des artistes et curateurs directement impliqués dans la Biennale. Ainsi, des artistes portant les couleurs de leur pays (Angleterre, Brésil, Slovénie, Suisse, Espagne, Qatar, Émirats arabes unis, Slovénie, Bulgarie, Hollande, Pologne, Luxembourg, Malte, Montenegro, Pérou, Turquie, Egypte, Irlande…) mais aussi les commissaires Gabe Beckhurst Feijoo et Rasha Salti, membres de l’équipe chargée du commissariat général de la Biennale. « L’appel d’ANGA fait suite à celui lancé par la société civile palestinienne pour contester la normalisation de l’apartheid et de l’occupation israéliens au sein des instances culturelles internationales » indique cette lettre, insistant sur le refus de permettre « de donner une tribune à l’État israélien, coupable de génocide ». Sans aucune mention du massacre des 1200 civils israéliens le 7 octobre 2023 par les terroristes du Hamas, à l’origine du conflit, ni des otages israéliens qui ont été retenus et sont morts à Gaza dans les mois qui ont suivi.

La signature d’Yto Barrada, qui est l’artiste désignée en novembre 2024 par le comité de sélection de l’Institut Français pour représenter la France en 2026, s’ajoute à cette liste, comme elle apparaissait déjà dans la première pétition d’avril 2024. Le comité de sélection, présidé par Claire le Restif, directrice du Crédac, le centre d’art contemporain d’Ivry-sur-Seine, était donc au courant des prises de position militantes de l’artiste qui a d’ailleurs indiqué au journal Le Monde qu’elle pensait « avoir été choisie en connaissance de cause ». Rappelant son droit à la liberté d’expression, Yto Barrada s’est, sans surprise, refusée à entendre l’appel du CRIF lui enjoignant de retirer sa signature, synonyme d’exclusion de tout ce qui constituerait la culture israélienne et de trahison du mandat institutionnel que lui a confié la France. D’autant qu’elle ne dit mot sur les autres pavillons problématiques, tels celui de la Chine, de la Russie (qui fait d’ailleurs l’objet d’une pétition bien plus importante pour son retrait), du Sénégal (qui vient de pénaliser lourdement l’homosexualité), de l’Iran ou de la Syrie. Rappelons que la représentation à la Biennale de Venise est la plus haute distinction pour un artiste français, asseyant sa légitimité et confirmant une œuvre représentative de la scène française et de ses valeurs. Mais qu’Yto Barrada prenne des positions politiques n’est pas le problème, tout artiste ayant la liberté de signer les pétitions qu’il souhaite. Cependant, il serait naïf de croire qu’une telle signature dans le contexte précis de la Biennale, qui est un événement international à forte résonance culturelle et politique, serait une prise de position comme les autres. Si la Biennale donne son blanc-seing, après tout, ne peut-on imaginer que de tels appels au boycott culturel soient possibles au niveau national, dans une de nos institutions culturelles ? Le plus dangereux est donc ce qui pourrait s’apparenter à un adoubement implicite de l’État français qui a dégagé 800 000 euros pour ce Pavillon, bien que le ministère de la Culture et le ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères aient affirmé se désolidariser des positions politiques personnelles d’Yto Barrada, mais en se refusant à lui demander le retrait de sa signature. Lorsque l’artiste dit que l’impératif de neutralité et le devoir de réserve ne la concernent pas, n’étant pas fonctionnaire, cette jolie somme payée par nos impôts pourrait tout de même faire quelque peu sourciller. Mais soit. Ce n’est pas dans ces pages qu’on refusera à un artiste sa liberté d’expression, au contraire.

Ce qui pose question est donc le choix de cet artiste en particulier. Qui est Yto Barrada ? En quoi représente-t-elle l’art contemporain français de 2026 ? Pourquoi sa candidature a tant retenu l’attention ? Dire que l’incompréhension de ce choix a d’abord fait réagir le monde de l’art est un euphémisme, l’artiste étant peu connue et exposée en France. Française et marocaine, elle vit depuis 15 ans aux États-Unis et est installée également à Tanger au Maroc où elle a cofondé la Cinémathèque ainsi qu’une résidence d’artistes autour d’un jardin de plantes tinctoriales. Si son parcours artistique ne rime pas d’évidence avec ce que produit actuellement la scène française, par contre, il n’est pas difficile de connaître ses positions politiques, notamment à travers ses posts Instagram qui commentent depuis 2023 le drame de Gaza, relayant des positions propalestiniennes affirmées et un tropisme anti-israélien proche des mouvements BDS. Son propos n’est donc pas simplement la dénonciation de la guerre à Gaza qui émeut le monde entier mais un militantisme plus virulent visant à exclure toute voix israélienne de la scène publique internationale. Cette nouvelle polémique rappelle celle de 2022 autour de l’artiste franco-algérienne Zineb Sedira qui avait été choisie pour représenter la France à la Biennale de Venise et qui avait dû se défendre de soutenir les mouvements BDS suite à son refus de participer, comme Yto Barrada, à la Biennale Méditerranée en 2017 en Israël, curatée par Belu-Simion Fainaru, qui est justement l’artiste qui représente cette année Israël à Venise. Il est d’ailleurs étrange que dans le cas du Pavillon israélien, les voix de leurs artistes soient d’emblée assimilées aux actions de leur gouvernement, alors que dans le cas du Pavillon français, la voix de l’artiste soit, elle, strictement séparée de celle de son gouvernement…Partant de là, au vu de l’explosion de l’antisémitisme ces trois dernières années en France, était-il judicieux, si ce n’est à vouloir entretenir les tensions qui stigmatisent de plus en plus la communauté juive, de choisir une artiste aussi radicalement engagée ? C’est ce qui s’appelle jeter de l’huile sur le feu.