Cet extraordinaire dessinateur à l’univers d’une profonde minutie fait son entrée chez Ceysson& Bénétière avec une exposition qui va faire date. Rencontre dynamite chez lui, entre Monsieur Pointu, Jules le mari, Ozma la chatte et le fantôme d’Eugène Carrière.

© Laura Stevens

Une plaque à l’entrée d’une cité d’artistes au bas de Montmartre m’apprend qu’Eugène Carrière, le grand éclaireur des ombres, l’explorateur entêté du clair-obscur, a vécu et travaillé là. Jean-Luc Verna ne pouvait rêver meilleur voisinage fantomatique. Les mânes du peintre mort en 1906 semblent d’ailleurs souffler un air glacial dans mon cou tandis que je m’avance prudemment dans un long, très long couloir exfiltré de Shining jusqu’à l’antre de Verna. Le dessinateur prodige a récemment quitté Air de Paris après des dizaines d’années d’entente cordiale pour tenter une nouvelle aventure auprès de la très convoitée galerie Ceysson & Bénétière. Autant l’avouer, je ne savais pas à quoi à m’attendre avec cet artiste tatoué dont l’univers dessiné m’a toujours fasciné par sa façon presque éthérée de convoquer nos propres démons, nos propres angoisses. Sous les petits oiseaux, en apparence angéliques, rodent bien des pièges, bien des questions sur l’interprétation que l’on peut se faire de la beauté, et de son envers la laideur et l’effroi… Un masque totémique m’accueille, paravent de chair et d’encre, au milieu duquel virevoltent deux yeux dont le blanc ressort telles des billes agitées en tous sens, prêtes à bondir sur le parquet. Sur le cou, je découvre ceci : Plus de mauvais esprit que de bonne volonté  (c’est ainsi que le définissait  son ex) et des paroles de Love out me de Siouxsie and the Banshees. Sur le haut du torse, la parole christique Noli me tangere. Ne me touche pas. Je m’avance et songe à l’atelier d’André Breton devant cette accumulation d’objets, parfois étranges, de meubles et de tableaux, les siens et ceux d’amis – Gisèle Vienne, Jean-Michel Alberola, Noël Dolla, Barbara Meisner, Nina Childress… En m’asseyant, je surprends un visiteur allongé sous un meuble. Visiteur silencieux condamné au repos éternel, un squelette surnommé Monsieur Pointu. En face de moi, accrochée au mur une couronne mortuaire À notre maîtresse, piquée dans un cimetière par ses étudiants, plus loin l’inscription 666 qui n’est pas tout à fait le numéro de code d’entrée au paradis. À mes pieds, un livre consacré à Nico, la sombre, fascinante, et inquiétante Nico… Une ombre, passe, une chatte couleur de miel prénommée Ozma, une autre ombre à la barbe de neige prend place avec nous, Jules le mari et manager, l’homme qui veille sur ce prodigieux artiste doublé d’un conteur des mille et une nuits… Entrée en scène… Silence…écoutons…

Le prêteur et sa femme. Diptyque. Photographie colorée. Transfert de dessin sur papier Bristol rehaussé de crayons, de pastels secs et d’ombres 29,7 x 42,0 cm. ©C.Cauvet. Courtoisie Ceysson&Bénétière.

Vous êtes ici depuis combien de temps ?

Cinq ans. C’est un atelier de la Ville de Paris. Je suis content d’avoir trouvé un lieu fixe pour mon mari, pour quand je ne serai plus là. Jules a dix ans de moins que moi, et j’aimerais qu’il puisse continuer à vivre correctement après mon départ. C’est un peu mon manager, il s’occupe de tout pour moi. Il n’aura pas une retraite incroyable, donc il faut que je travaille beaucoup d’ici là. On n’est jamais seul dans la vie, j’ai aussi cette responsabilité.

Vous avez longtemps vécu à Nice…

J’y suis né et j’y ai passé vingt-trois ans comme professeur à la Villa Arson. J’y ai d’abord été étudiant pendant cinq ans. Quatre ans plus tard, je suis revenu comme assistant, puis je suis devenu professeur. J’y enseignais le dessin académique et la morphologie. J’y ai même habité, d’abord comme étudiant, puis comme professeur. La Villa Arson est un lieu très particulier. Il y a des cellules pour les professeurs, des appartements pour les artistes invités et un internat pour les étudiants. Cette promiscuité crée une intensité humaine et artistique assez rare. Mais évidemment, il y a aussi eu des dérives. La presse s’en est fait l’écho : des relations parfois compliquées entre professeurs et étudiants, des histoires de coucheries qui ont fini par ternir l’image de l’école. Et puis quand Noël Dolla, le grand artiste qui y était aussi professeur, est parti, une part de la grâce de la transmission a disparu avec lui.

Eve White, Eve Black, 2020. Transfert de dessin sur papier Bristol rehaussé de crayon et de blush-19×19,2cm. ©C.Cauvet. Courtoisie Ceysson&Bénétière.

En vingt-trois ans d’enseignement, avez-vous vu passer des étudiants qui sont devenus des artistes reconnus ?

Oui, certains comme le duo Hippolyte Hentgen, par exemple, et d’autres encore, comme Karim Ghelloussi, encore peu connu à Paris, un vrai artiste. Depuis les années 90, la Villa Arson a produit une quantité impressionnante d’artistes qui ont trouvé leur place sur le marché et dans les institutions. Mais l’école a aussi souffert d’une forme de consanguinité : beaucoup de professeurs étaient d’anciens étudiants. J’en fais partie. Cela crée une culture très interne, des codes implicites, un entre-soi. J’ai quitté sans regret l’enseignement pour devenir professeur… de rendez-vous.

Professeur de rendez-vous ? Pouvez-vous m’éclairer ?

(Rires) Oui. C’est simple : les étudiants viennent me voir. « Salut, voilà ce que je fais en ce moment. » On regarde ensemble. On en parle. Je leur demande : « Tu connais ça ? », « Tu connais ce mot ? », « Qu’est-ce que ça signifie pour toi ? » Parce que j’ai constaté que les cours de dessin, dans certaines écoles d’art contemporain très pointues, sont devenus les refuges d’étudiants ayant peur d’aller ailleurs. Ce sont devenus des endroits pour se rassurer. Or le dessin n’est pas fait pour rassurer. Désormais, au lieu de dire : « Voilà comment on dessine », je parle avec les étudiants. Parce qu’aujourd’hui le champ de l’art contemporain est extrêmement diversifié. Qu’est-ce que je vais dire à un jeune qui me montre un dessin volontairement régressif, comme fait par un enfant de cinq ans ? Je ne vais pas lui dire : « Tu n’as plus cinq ans. » Je lui demande plutôt : Quel est le contexte ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Et là, on discute. Parfois, je n’aime pas ce qu’ils font, mais ça ne me gêne pas parce que je suis là pour comprendre. Je suis en formation continue grâce à mes étudiants.

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°197 de Transfuge

Soloshow. Jusqu’au 16 mai. Galerie Ceysson & Bénétière Paris, 23 rue du Renard.