En couplant I didn’t know where to put all my tears de Marko Nikodijevic avec Curlew River de Benjamin Britten, la metteure en scène signe une version approfondie, sensible et très inspirée de ce classique de l’opéra.

« Ce courlis qu’il cesse de crier en l’air (…) Le cri du vent fait bien assez de mal. » Cette plainte exprimée dans un poème appartenant au recueil Le vent parmi les roseaux de W. B. Yeats, décrit précisément la souffrance éprouvée par le personnage de la Folle dans Curlew River de Benjamin Britten. William Plomer, auteur du livret conçu à partir de la pièce de théâtre nô La Rivière Sumida de Jurô Motomasa, avait sans doute à l’esprit ces vers du poète irlandais en travaillant sur la figure de cette femme errante en quête de son fils disparu. Ce mélange entre deux traditions ne doit rien au hasard puisque c’est en découvrant la pièce lors d’un séjour au Japon, que le compositeur a eu l’idée de cet opéra de chambre dont le sous-titre Une parabole d’église pointe la dimension religieuse.
Silvia Costa en installant dans la première partie de sa mise en scène de l’opéra des nonnes vêtues de chasubles blanches assises sur des bancs d’église est ainsi fidèle aux indications du librettiste qui situe l’action au Moyen Âge dans une église située près d’une rivière marécageuse. En abordant cette œuvre, elle a choisi d’y ajouter en préambule une légende écrite pour un chœur de femmes et une soliste, intitulée I didn’t know where to put all my Tears, dont la musique a été confiée au compositeur Marko Nikodijevic, dans lequel elle imagine l’origine mythique de la rivière née de la souffrance d’une mère.
Il s’agit donc d’un diptyque dont le premier volet s’ouvre sur une note étirée, un son flottant qui peu à peu se trouble évoquant une longue plainte. L’intervention des percussions tandis qu’un thème se répète marque une rupture appelant le chœur qui entonne le Te lucis ante terminum en écho à la musique de Benjamin Britten. Où l’on ressent que sur le plan musical mais aussi dramaturgique ce qui se met en place ressemble beaucoup à la préparation d’une cérémonie. La soprano Chelsea Lehnea y interprète cette mère rendue folle par la disparition de son enfant. Bientôt elle s’avance sur le pont qui enjambe la fosse d’orchestre. Plus tôt on l’a vue, portant son enfant sur ses genoux comme une piéta entourée de deux autres femmes et de chaque côté par un groupe de nonnes. Silvia Costa joue beaucoup dans ce spectacle avec la symétrie et la dissymétrie composant ses scènes comme des tableaux. Après quoi c’est depuis la salle qu’arrivent les moines vêtus de noir, la tête recouverte d’un capuchon.

Ces moines qui veulent franchir une rivière se trouvent ainsi que le Passeur (le baryton Mark Stone) qui doit les transporter sur l’autre rive confrontés à une Folle errante (le ténor Zhengyi Bai) farouchement décidée à monter à bord. L’image du bateau flottant sur les eaux noyées dans la brume a quelque chose de mythique, comme s’il voguait entre le monde des vivants et celui des morts. Pendant la traversée, le Passeur raconte l’histoire du garçon décédé un an plus tôt au bord de la rivière. La Folle comprend qu’il s’agit de son fils. L’opéra prend alors la forme d’un récit initiatique où la Folle retrouvera son fils enterré près de la chapelle où se rendent les religieux.
D’une grande puissance expressive et admirablement servi par les chanteurs, cet opéra où le compositeur utilise avec une intuition rare les ressources dramaturgiques de la musique japonaise est un enchantement. En en restituant l’atmosphère à la fois tourmentée, ultrasensible et nimbée de mystère, Silvia Costa révèle une fois encore ses talents de metteure en scène lyrique.
I didn’t know where to put all my tears, de Marko Nikodijevic, livret Silvia Costa ; Curlew River de Benjamin Britten, livret William Plomer. Direction musicale Alphonse Cemin. Mise en scène Silvia Costa. Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine. Chœur de l’Opéra national de Nancy-Lorraine et soliste du Balcon, jusqu’au 3 avril, et à l’Opéra de Rennes, les 4, 5, 6 mai. Plus d’infos sur https://www.opera-nancy.fr/











