Alors que la guerre fait rage dans le Golfe arabo-persique, la galerie Éric Mouchet consacre une émouvante exposition aux artistes Hazaras, communauté qui connaît elle aussi le bruit des bombes et ne cesse de le fuir.

Déjà en 2019, l’exposition Kharmorha, l’Afghanistan au risque de l’art au MUCEM à Marseille regroupait onze artistes afghans en grande majorité issus de la communauté hazara, minorité chiite cible privilégiée des Talibans et constamment contrainte à l’exil. A cette époque, toutes les œuvres de ces artistes contenaient dans leur chair une angoisse lancinante mêlée à un désir vif de révolte et de liberté et la plupart s’en référaient à la recrudescence des attentats sanglants et à la peur du retour des Talibans. Ce qui adviendra, comme on le sait, à peine deux ans plus tard, en 2021. L’exposition actuelle à la galerie Éric Mouchet, qui rassemble 12 artistes hazaras, résonne comme un écho à l’opus marseillais qui n’avait pas été simple à organiser, œuvres et artistes étant alors difficiles à exfiltrer. Six ans plus tard, il semble que la voix des Hazaras sur la scène artistique ait émergé à bas-bruit, murmure diasporique que le jeune commissaire d’exposition Emile Drousie s’emploie à amplifier, tirant les fils de l’exil depuis l’Australie – qui compte une grande diaspora hazara – le Pakistan, l’Iran et l’Europe. A la galerie, il nous dit justement revenir du Pakistan où il est allé chercher le souffle créatif de cette minorité persécutée et retranchée à Quetta dans le Baloutchistan, rapportant les délicats papiers de Fazil Mousavi (né en 1957) rehaussés de lavis de café et de feuilles d’or, dessinant comme des ombres ardentes, des calligraphies occultes, des sillons noircis en forme d’arbres morts ou de soleils calcinés. De là viennent aussi les floraisons de Feroza Hakeem (née en 1995), guidées par le geste répété et méditatif du souvenir des miniatures persanes, où les petits mont buissonnants aux couleurs vives évoquent autant les reliefs de la région de Quetta qu’une foule de dos courbés, peut-être dissimulés, voire même enterrés… Ham Sāya Kouh Hā titre l’exposition, signifiant « du côté de la montagne, à l’ombre »… Méditatives aussi, jusqu’à l’obsession scripturale, les gouaches de Ibrar Hussain (né en 1993) semblent entremêler sur le papier toute les histoires de la communauté hazara du Pakistan. De Téhéran, aujourd’hui sous les bombes, les œuvres de Latifa Zafar Attaii (née en 1994) résonnent encore plus fortement, en particulier son mur en forme de mémorial aux victimes d’attentats – dont plusieurs membres de sa famille – rassemblant des photographies d’identités dont les visages sont masqués par des fils colorés. Idée de sérialité, là encore, de perte d’identité, de massacre innommable et irreprésentable. On s’arrête alors devant les fils filants et esseulés de Mohammad Sabir Sabir (né en 1991), aujourd’hui installé à Londres, comme Parwana Haydar (née en 1997), dont le film met en écho archive familiale et histoire de l’exil tandis que les peintures de Ali Rahimi (né en 1994), aujourd’hui exilé en Suède, offre des atmosphères minimalistes, noyées par la solitude, la perte et la fuite du temps. Trois artistes sont aujourd’hui exilés en France, Kubra et Fati Khademi (nées en 1989 et 1999) et Moshin Taasha (né en 1991). La première a dû fuir l’Afghanistan en 2015 après avoir marché dans les rues de Kaboul, portant fièrement l’armure dans une performance artistique aussi courageuse qu’impactante qui dénonçait la violente oppression des femmes afghanes. Représentée par la galerie Éric Mouchet, elle bénéficie aujourd’hui d’une belle reconnaissance en Europe ce qui l’a conduite à publier, en 2024, La fille et le dragon, roman graphique dont les dessins content, à la manière d’une fable engagée, sa vie d’errance entre l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Les broderies de sa nièce Fati séduisent, elles, par leur radicalité géométrique qui semblent en quête d’un ancrage, d’un foyer. Quant à Mohsin Taasha, on reste toujours ébloui par ses grandes peintures rouge sang habitées de figures drapées, corps solitaires en communion fantomatique, hommage aux victimes des attentats de Kaboul (qu’il a fuie en 2021) dans une superbe réinterprétation de la miniature indo-persane. Cette exposition n’aurait pu se faire sans l’engagement de ces artistes, basées à Paris et boussole nécessaire pour regrouper autant d’artistes de la diaspora hazara, et sans Elyas Alavi (né en 1982), poète installé à Melbourne, comme l’artiste Sher Ali (né en 1983). Tous les deux portent une intense réflexion politique dans leurs œuvres, observant l’histoire complexe de l’Afghanistan de ces quarante dernières années. L’exposition est justement traversée par une phrase écrite en persan issu d’un poème d’Elyas Alavi, ici présentée sous la forme d’un néon rouge vif : « Ce thé que tu fais avec l’eau du puits n’a-t-elle pas le goût du sang ? »
Exposition Ham Sāya Kouh Hā, jusqu’au 21 mars, galerie Éric Mouchet, ericmouchet.com







