L’une des plus belles expositions du moment est consacrée chez Alain Margaron à Anselme Boix-Vives. L’occasion de succomber aux féeries colorées de ce fabuleux autodidacte …

L’œuvre d’Anselme Boix-Vives (1899-1969) n’est pas un de ces monuments qu’on visite avec une admiration polie, un peu ennuyée parfois, d’ailleurs elle ne se visite pas, pas plus que ne se visite la belle exposition que consacre Alain Margaron à l’émigré catalan qui, petit berger abritant ses rêves sous la voûte étoilée des nuits espagnoles, épicier florissant à Moûtiers (Savoie) ensuite, est – loin de s’empâter flaubertiennement dans la silhouette du proverbial notable philistin – entré, en 1962 (à 63 ans !), en peinture, comme David voulait « entr [er] jusqu’à l’autel de Dieu, jusqu’à Dieu même, qui remplit de joie ma jeunesse renouvelée » (Psaume XLII, 4) – non, cette exposition ne se visite pas, on s’y promène, c’est le terme exact, tout comme, les sens à la fois attentifs et distraits, on se promène en forêt – la journée est radieuse, les feuilles, les verts, saisissent l’œil avec une intensité suave, n’est-ce pas un oiseau que je vois fondu dans les branchages, ici des chamois gambadent – mais voilà qu’un vertige le saisit, cet œil en vacances, cet œil qui, comme le cœur, se gonflait d’aise, oui, voilà qu’un curieux phénomène optique le saisit (et c’est la première indication qui corrobore ce qu’on pressentait, Boix-Vives est de la race des très grands peintres – sa matière, ce sont aussi les états de l’œil et de la perception : altérations, excitations) : à force de lumière et d’éclat, le monde visible se dérègle, un semis de sequins (cette moucheture de petits disques, ces ocelles qui font de certains tableaux une rêverie psychédélique sur la queue des paons, comme une démultiplication d’iris et de pupilles) s’épanouit en un jet irrésistible, substituant sa danse colorée à la représentation de telle ou telle plante – c’est tout juste si je ne titube pas tandis que le paysage se dissout dans ce kaléidoscope – c’est tout juste si je ne chancelle pas tandis que d’autres visions s’élèvent.
Au cœur du monde
« S’élèvent », ou, plus exactement, tracent les contours d’un autre monde, d’un autre Nature, et c’est désormais là que je me promène, y dérangeant de curieux êtres qui, interrompus dans je ne sais quelles occupations, me dévisagent – des créatures dont je ne sais si elles sont simiesques ou humaines, dont les rictus paraissent au premier coup d’œil orner des visages desséchés de momies, mais regardez de plus près, comme ils sont attachants dans leur tendresse, dans leur vulnérabilité, les voilà qui, avec leurs mains (ces mains si particulières, qui « signent » un Boix-Vives presque autant que ses chromatismes exaltés) à la paume offerte, m’accueillent, moi, le promeneur un peu hébété par cette aventure féerique – eh bien suivons-les, me dis-je, ces hôtes des bois, qui m’emmènent, non pas dans les cahutes de je ne sais quel exotisme complaisant et « primitif » (laissons à d’autres le soin de gloser sur l’appartenance de Boix-Vives à l’« art brut », question qui, dans son cas, relève de la logomachie, Alain Margaron, comme Emmanuel Daydé, dans un texte sur Boix-Vives, rappelant, par exemple, l’un comme l’autre la culture visuelle de l’artiste, qui ne peint pas ex nihilo) – oui, suivons-les, ces hôtes qui me font pénétrer là où quelque chose bat – un centre, un foyer, un noyau, comme on voudra – ce que les Anciens cachaient derrière le voile d’Isis – disons, cette même pulsation d’énergie qui anime les tableaux de Kupka (auquel cette Cible à l’oiseau me fait irrésistiblement penser) : regardez cet Uasot exotique vu par télévision (les titres de Boix-Vives, avec leur orthographe parfois très personnelle, sont à eux seuls des poèmes – sans doute est-ce là la langue de ce nouveau monde, que je verrais bien, soit dit en passant, offrir l’hospitalité aux figures de Chaissac, ou bien se transporter dans certains Rousseau, ou s’incarner dans les sculptures en liège d’un autre catalan émigré, Gironella) – regardez-le, cet « uasot », il n’est que vibrations, ondes corpusculaires, c’est l’origine palpitante des êtres et des choses – et peut-être est-ce là, absorbée, reformulée, la leçon du post-impressionnisme et de ses touches vibratiles.

Mais nulle terreur dans cette révélation, Boix-Vives, qui fut aussi le visionnaire, utopiste et pacifiste, auteur d’un Plan d’organisation mondiale, n’est pas Arthur Machen – de ses tableaux se dégage le « grand sentiment de paix » qu’éprouve, traversant les bois de son rêve, le Peter Walsh de Mrs Dalloway – et plus que la paix, même, l’œuvre de cet artiste foncièrement religieux (n’est-ce pas à un vitrail que font penser ces Oiseaux consierges ?) semble, comme le mont de Sion « fondé[e] avec la joie de toute la terre » (Psaume XLVII, 2).
Anselme Boix-Vives, galerie Alain Margaron, jusqu’au 16 mai







