Opéra contemporain onirique, Nuit sans aube nous plonge dans un fameux conte allemand autour d’un fils et de sa mère. Une mise en scène et une interprétation saisissantes.

© S. Brion

Supposez un conte nocturne, de bout en bout. Une histoire qui s’ouvrirait à la tombée de la nuit, se poursuivrait dans un somptueux cauchemar, et s’achèverait dans le triomphe de l’obscurité. Et vous aurez, un peu, de l’univers fantasmagorique et métaphysique de Nuit sans aube, le saisissant opéra contemporain qui a été créé hier, en français, à l’Opéra Comique, au gré de l’imaginaire, et de la baguette, de l’allemand Matthias Pintscher. Le compositeur, qui signe là son quatrième opéra, l’a conçu avec le pianiste et poète Daniel Arkadij Gerzenberg, à la demande de Daniel Barenboim à Berlin, et de Louis Langrée, à Paris. Après sa création au Staatsoper Unter der Linden en janvier, nous découvrions hier la version française, dans cette tradition de création contemporaine que l’on ne peut que saluer à l’Opéra Comique, tant elle est riche en découvertes.  Si le livret a sans doute surpris les spectateurs parisiens par son symbolisme et son spiritualisme, ( au bord du wagnérisme par instants), elle s’avérait plus familière pour les germanistes. Car nous sommes dans la Forêt noire, parmi ses personnages et ses angoisses, telle qu’elle plane dans l’imaginaire allemand depuis le Moyen-âge. Le metteur en scène américain James Darrah Black qui compose sa mise en scène tableau après tableau, notamment par une ronde macabre de cadavres de loups suspendus au-dessus des chanteurs, l’a compris mieux que personne : il offre un époustouflant onirisme élégiaque à cet opéra. Ajoutant à cela un savant jeu d’ombres qui découpe les corps des bêtes et les visages des chanteurs, il signe une des mises en scène les plus fascinantes de cette saison. Molly Irelan, en habillant les dizaines de personnages de ses costumes aussi spectaculaires que référencés dans l’histoire même de l’opéra, s’inscrit avec grâce dans cette mise en scène. Et nous permet d’entrer dans l’œuvre de Pintscher. Aussi minimaliste et sophistiquée que soit la musique, c’est bien l’enfance allemande dans ce qu’elle a de plus viscérale, que le compositeur a tenté de recréer ici en s’inspirant d’Un cœur froid, conte de Wilhelm Hauff bien connu des petits Allemands. Grâce à Matthias Pintscher et à l’Orchestre Philharmonique de Radio France, la musique gronde d’une inquiétude constante, et si minimale soit-elle, elle nous mène par une sophistication et un jeu de leitmotivs, au plus près de Peter, placé entre sa mère et Clara, sa fiancée, torturé par une « souffrance » intérieure qu’il ne peut nommer, et avançant peu à peu vers sa fin. Car Peter est un « pur », « né un dimanche », nous annonce-t-on, il possède donc une qualité rare, un cœur, qui nourrit le désir de tant de femmes, jusqu’à l’atroce Azaël et la déesse Anubis à qui sa mère a promis le cœur du fils. L’opéra entrecroise donc différentes références, à l’Egypte ancienne, à la mythologie hébraïque, comme pouvait le faire Goethe dans son Faust II, cherchant un lieu symbolique singulier.

Interrompant cette histoire, quatre interludes nous offrent « la musique de la Forêt », comme pour faire vivre cette atmosphère maléfique qui règne. Ce sont les plus beaux moments musicaux de l’opéra, avec la fin, extraordinaire, car ils permettent au compositeur d’affiner sa musique sobre, travaillant sur une vaste variété de sons, de la percussion à l’orgue.

L’autre enjeu musical a bien sûr lieu sur scène : Evan Hugues, le baryton-basse qui joue Peter et qui est constamment sur scène, porte l’opéra par sa profondeur, sa finesse d’interprétation, et la tonalité qu’il donne à cette mélancolie sans objet, cette intuition de sa propre fin, et cette nature de « cœur froid » qui intrigue tant. Autour de lui, les femmes maléfiques qui cherchent à lui arracher le cœur sont tout aussi fascinantes, notamment Azaël, portée avec un formidable sens théâtral, par la comédienne et chanteuse Hélène Alexandridis

Enfin, on ne peut que saluer la performance éblouissante de la mezzo-soprano serbe Katarina Bradié qui incarne la mère, à la fois aimante, maléfique et repentante, avec une puissance de chant et une présence continues. Au cours de la fervente dernière partie de l’opéra, cette mère qui porte la marque de Caïn, réussit à nous arracher quelques larmes.

Nuit sans aube, Opéra deMatthias Pintscher, Daniel Arkadij, Gerzenberg, direction musicale Matthias Pintscher, mise en scène James Darrah-Black, Opéra Comique, jusqu’au 17 mars. Plus d’infos sur https://www.opera-comique.com/fr