Toute l’Europe s’arrache le chorégraphe roumain Edward Clug. Au Grand Théâtre de Genève il prépare sa première mise en scène d’un opéra ballet : Castor et Pollux de Rameau. Reportage en répétition.

« Merci ! C’était très bien pour un premier essai. » Les remerciements du chorégraphe aux interprètes sont standard. Mais Edward Clug a la banane, comme tous les collaborateurs dans le studio de répétitions du Grand Théâtre de Genève, non loin du Bâtiment des forces motrices avec son charme industriel, où auront lieu les représentations de Castor et Pollux. Très bien pour un premier essai ? Pour le chorégraphe d’origine roumaine il serait fatal qu’on ne dise rien de plus, le jour de la première. Castor et Pollux représente une nouvelle étape dans sa belle carrière internationale puisqu’il aborde ici sa première mise en scène d’opéra, lui qui est le chouchou du renouveau chorégraphique des grands ensembles de ballet, de la Suisse à la Belgique et surtout en Allemagne. Lui, qui avait en 2024 créé pour la première fois une pièce pour un ensemble français, un Don Juan au Ballet du Capitole de Toulouse. Et maintenant Genève, avec un monument de l’histoire musicale française… Que Clug passe là à une dimension supérieure saute aux yeux dès qu’on entre dans le studio. Une quinzaine de personnes, dont les assistants à la mise en scène et à la direction musicale, suivent les événements, distribués sur une rangée de chaises et deux rangées de tables. Les uns scrutent les écrans de leurs ordinateurs, les autres tournent les pages de la partition de Jean-Philippe Rameau pour annoter chaque ligne. Il y a le régisseur, les chefs de chant et tant d’autres. Si on est encore dans les premières séances, le travail est déjà des plus méticuleux. Le chef d’orchestre Leonardo García Alarcón dirige le baryton-basse Andreas Wolf, qui fera ses débuts à l’Opéra de Paris en mai sous la direction de cet éminent spécialiste du Baroque. García Alarcón dirige depuis son fauteuil, à côté d’un sublime clavecin bleu ciel, prolongé par un autre clavecin, plus grand et décoré de l’adage latin qui rend hommage aux muses : « DVLCE ANTE OMNIA MUSAE ». Tout au fond, le pianiste joue Rameau sur un piano de concert de notre époque. Si l’ambiance est des plus studieuses, tout se termine par ladite banane sur le visage du chorégraphe. Un miracle ? Plutôt une libération. Il faut dire qu’une séance de glissades à plat ventre sur un sol mouillé a de quoi renvoyer tout le monde aux joies de l’enfance.

Castor, Pollux et le biberon
Côté danse, six danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève sont ici rejoints par deux autres, carte blanche du chorégraphe. Mais ce jour-là, certains interprètes sont malades et la répétition ne réunit au total que six danseurs et un chanteur. Juste après la pause-café, Edward Clug demande qu’on amène des bouteilles remplies d’eau « vraiment chaude ». Et d’expliquer que si l’eau n’arrive pas avec une température conséquente, l’effet sur les corps des interprètes chorégraphiques est tout simplement glaçant. « Nous répétons avec l’eau pendant une heure, mais la séquence ne fait que dix minutes sur plus de deux heures de spectacle », prévient-il. Mais elles feront leur effet, c’est certain. Voir un chanteur lyrique dans le rôle de Pollux s’approprier les airs de Rameau en vidant deux bouteilles d’eau au-dessus de deux danseurs n’est pas chose courante, même si on a vu des glissades dans un nombre non négligeable de spectacles de danse, chez Pina Bausch notamment. L’ambiance en représentation peut alors être grotesque, poétique ou ludique. « Dans cette séquence, les danseurs représentent les Plaisirs », commente Clug. D’où la nécessité de bannir toute eau froide. L’un après l’autre, les danseurs se projettent à travers l’espace et glissent sur le tapis de danse blanc ou tendent la main à Andreas Wolf qui les fait tourner alors qu’il continue à chanter. Tour à tour, le chorégraphe apprend à calibrer l’énergie centrifuge pour éviter que les corps ne glissent des parois grises, énormes estrades qui feront partie du décor. Une petite inquiétude saisit le chorégraphe qui demande à Marko Japelj, le scénographe : « Au Bâtiment des forces motrices, le sol sera-t-il différent ? » Légèrement, sans doute. Et sans parler des distances… et du liquide, car « nous répétons avec de l’eau. Mais pour le spectacle, je veux utiliser du lait ! » Cela pour des raisons dramaturgiques, et a minima pour Jupiter : « Je veux qu’il donne le biberon à Castor comme à Pollux. » Mais le mot anglais qui guide l’idée est « breastfeeding », donner le sein. « Ça a l’air provocateur, presque un peu choquant. Demain je veux l’essayer pour la première fois. » Avec de telles promesses, on aimerait pouvoir suivre chaque jour des répétitions, sachant qu’il y aura beaucoup d’autres « premières fois » en cette fin d’hiver genevoise.
Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°196 de Transfuge
Castor et Pollux, opéra de Rameau. Direction musicale Leonardo García Alarcón. Mise en scène et chorégraphie Edward Clug. Grand Théâtre de Genève. Du 19 au 29 mars












