À l’affiche de À notre place, d’Arne Lygre, créé au Théâtre National de Bretagne avant la reprise à La Colline – Théâtre national, la nouvelle création de Stéphane Braunschweig, la comédienne poursuit son long compagnonnage avec le metteur en scène.

Très tôt, la littérature et le théâtre servent de refuge à Chloé Rejon.  « Il y a toujours eu des problèmes de légitimité dans mon histoire familiale », confie-t-elle. Cette faille, elle cherche à la combler alors dans les mots des autres, dans le jeu. Endosser d’autres identités devient une manière de grandir, presque une seconde nature. Le théâtre s’impose comme une évidence. En 1992, à l’orée de la vingtaine, la jeune femme accompagne deux comédiens à une audition menée par Christian Schiaretti. Venue simplement donner la réplique, la jeune actrice est remarquée et retenue. La vie professionnelle démarre aussitôt. Très vite, les grands textes du théâtre contemporain s’imposent. À vingt ans, elle joue à Avignon, dans le IN, et enchaîne plusieurs spectacles la même année. S’ouvre alors un temps de travail continu. Pendant près de quatre ans, Chloé Rejon est actrice permanente à la Comédie de Reims, sillonnant les plateaux de France aux côtés, entre autres, de Laurent Poitrenaux et Xavier Gallais.  » J’étais la plus jeune, la plus petite, et je n’avais fait qu’un passage rapide par l’école Pierre Debauche.  » Le métier s’apprend dans l’urgence, au contact direct du plateau ». Après un détour par la Comédie-Française, dans Les Coréens de Michel Vinaver, l’aventure du Conservatoire s’impose sous l’impulsion d’Éric Ruf, Cécile Brune et Catherine Salviat. Partie très jeune de Paris, le désir d’y revenir se précise. Le concours est tenté, puis réussi. Pendant les trois années de formation, le travail se poursuit sur les plateaux : Maria Pacôme au Théâtre Saint-Georges, Jean-Louis Benoît à l’Aquarium. Lors de sa sortie, un pas de côté s’impose. Catherine Marnas entraîne Chloé Rejon au Mexique pour un projet théâtral. Là-bas, une autre manière de faire du théâtre se dessine : jouer, mettre en scène, vivre autrement. Le théâtre demeure pourtant un phare. Quatre ans plus tard, le retour à Paris s’impose, sans rompre les liens avec ce pays où elle revient régulièrement se ressourcer.

Les rencontres structurantes jalonnent ensuite son parcours. Bernard Sobel, Maurice Bénichou transmettent une exigence, un rapport essentiel au plateau. Une phrase reste, lancée par Sobel lors de Troïlus et Cressida :  » Ne ramène pas le personnage à toi, va à lui. Il est dix fois plus exceptionnel. « 

Depuis près de vingt ans, le travail avec Stéphane Braunschweig s’inscrit dans cette continuité. Ibsen d’abord, puis la découverte d’Arne Lygre, qui scelle aujourd’hui une quatrième collaboration. Les pièces dialoguent entre elles, chaque texte prolonge le précédent. Des fils invisibles se tissent, des motifs reviennent, les relations humaines se trouvent mises à nu.

Avec À notre place, Lygre compose un triangle de femmes, à trois âges différents, qui projettent les unes sur les autres désirs, manques et attentes. Braunschweig en fait un terrain de jeu exigeant, fondé sur la circulation des identités et la puissance de la parole. Au côté de Cécile Coustillac et Clotilde Mollet, la comédienne y engage le corps autant que la pensée, accepte les glissements, les déplacements, cette manière que permet l’écriture de faire passer d’un rôle à l’autre. Sur scène, le mouvement se poursuit. Chloé Rejon s’appuie sur les textes, s’ancre dans le collectif, refuse toute fixité du jeu. Soir après soir, elle cherche cette vibration fragile qui fait naître le lien. Celle qui, dans le silence d’une salle, remet chacun à sa place

À notre place d’Arne Lygre, mise en scène de Stéphane Braunschweig, à La Colline – Théâtre national, du 18 mars au 17 avril.