À l’Opéra Royal de Versailles, la metteuse en scène présente un très beau Dom Juan. Voyage parmi ses influences.

La Peinture

« Mon premier amour reste la peinture. Elle accompagne chaque spectacle, dans la couleur, la matière, la lumière. Selon les projets, je vais vers Soutine, Ensor, Sonia Delaunay, Malévitch, tant d’autres, ou encore Miquel Barceló, Garouste… Et les primitifs italiens, toujours. C’est entrer dans le travail avant les mots. Cette pensée de l’image se prolonge dans le cinéma. Le muet d’abord – Murnau, Dreyer, Chaplin – où tout passe par les corps, le rythme, le noir et blanc. Aujourd’hui encore, certains films me bouleversent par leur puissance visuelle, comme Black Dog de Guan Hu, ou les films de Bi Gan, où la parole se retire au profit d’une expérience hypnotique. Il y a les photographes aussi : Diane Arbus, Claude Cahun, Agnès Varda, Francesca Woodman… Ces images sans parole me nourrissent. On peut comprendre sans les mots. J’aime qu’un spectacle puisse être reçu ainsi, comme une expérience directe, sensible, plastique. J’ai aussi un grand intérêt pour les architectes – Eileen Gray, Perriand, Zaha Hadid notamment… Un plateau est un espace à construire, espace psychique et terrain de jeu. Il induit des gestes, des distances, des traversées. Tout procède de cette circulation entre les arts et des correspondances. »

La fragilité de l’existence

« Je suis née par hasard, dans une longue série d’enfants, et très tôt j’ai compris que j’aurais pu ne pas exister sans que le monde s’en inquiète. Cette conscience-là donne une liberté très singulière, radicale, et un élan. Elle rend chaque chose à la fois fragile et ouverte. Un temps, j’ai été placée chez mes grands-parents, des Russes blancs, et je me suis depuis sentie héritière d’un monde disparu, marqué par l’exil, qui ne survivait plus que dans les récits, les images, les silences. Quelque chose qui n’existait plus que dans l’imaginaire, et avec une intensité d’autant plus vive. C’était une mémoire extrêmement active. Cette notion de déracinement, de déclassement est fondatrice. Elle crée un rapport particulier à ce qui manque, à ce qui s’efface. Le théâtre, pour moi, est cet endroit inouï, éphémère, quasi sacré où ces absences reprennent forme, où se révèle ce qui a disparu, non pas à l’identique, mais autrement, avec une intensité nouvelle, prophétique. »

Les ballets russes

« Il y aura eu trois choses décisives. Le hasard, la trahison de l’enfance, et ce livre trouvé sur un guéridon sur les Ballets russes. Le hasard, je le garde comme une force poétique, quelque chose que je laisse entrer dans le travail, qui déplace, qui sauve parfois. L’enfance, j’y reste fidèle, mais sans la styliser, avec ses effrois, ses zones troubles, et la fiction qui m’aura sauvée. Très tôt, j’ai eu le sentiment qu’on trouvait davantage de vérité dans la fiction que dans le réel trompeur des adultes. Les Ballets russes, ce fut une révélation. Ce lieu de création où tout se mêle – peintres, danseurs, musique, costumes, littérature, lumière, couleurs. Une forme d’art total, libre, un goût du déplacement, du décalage, qui m’a profondément marquée. C’est devenu une manière d’inventer en ne reproduisant pas le convenu, et même une méthode : préméditation et hasards poétiques. Aujourd’hui encore, dans chaque spectacle, cette approche est là, comme une empreinte. »

La fiction

« Cette nécessité vitale de la fiction vient aussi d’un rapport très ancien à la disparition, la perte, à ce qui n’est plus là mais continue d’exister autrement. Enfant, je m’attachais à des présences fragiles, parfois déjà perdues, et c’est sans doute là que s’est construite cette idée que l’imaginaire réactive, réanime, redonne une forme d’existence plus intense encore. La fiction n’est pas un refuge confortable, c’est un espace où l’on affronte autrement ce qui fait peur. Elle permet de déplacer l’effroi, de le rendre partageable, presque sensible, là où le réel reste parfois muet. C’est pour cela que je tiens à une forme de fantaisie qui ne masque rien, qui garde toujours une part d’inquiétude, de trouble. Me guide une tension qui n’apaise jamais complètement. Laisser circuler quelque chose d’instable, d’indécis, où l’on peut rire et, dans le même temps, sentir que quelque chose vacille. C’est dans cet écart-là que le théâtre, pour moi, se met à vivre. »

Les animaux empaillés

« Une voisine de ma grand-mère, une femme de la bourgeoisie lyonnaise, m’avait donné un vieux renard mité, cache-col qu’elle ne portait plus. J’avais six ans. Je l’ai attaché au bout d’une ficelle et je l’ai promené très longtemps dans les rues et dormi avec lui. On ne se quittait pas. Il était mon secret ; je lui parlais comme à un être vivant. Il était déjà mort, mais pour moi il existait tellement, me consolait de tout. C’était un compagnon de jeu, d’amour, de récit. Un jour, il a disparu, sans doute parce qu’il était trop abîmé, trop sale. Ce lien a été déterminant, et sa perte inoubliable. Il y a, chez les spécimens empaillés, mes Bêtes qui m’entourent, quelque chose de très troublant, une présence réelle et une absence, une forme de vie déplacée. Elles ouvrent un espace où l’imaginaire prend le relais, où l’on continue à faire exister ce qui n’est plus. Je crois que beaucoup d’obsessions artistiques naissent d’un malheur d’enfance. Chez moi, il y a quelque chose de cet ordre. Un pacte. Ce qui me touche, c’est cette intensité paradoxale dans le fait que quelque chose gagne en force au moment même où il n’est plus. C’est sans doute là que commence, pour moi, le travail artistique. »

Le corps

« Ce qui m’intéresse chez les acteurs, c’est le « presque-soi ». Être au plus proche, sans fabriquer, mais avec ce léger décalage, un interstice où l’invention poétique advient. C’est un endroit très fragile, très exposé, où l’on n’est ni tout à fait soi, ni tout à fait autre. C’est là que le théâtre devient vivant. La maladresse, la fragilité, tout ce qui échappe devient une véritable grammaire. Surtout, ne pas les corriger ou les effacer au profit de la virtuosité. Au contraire, je cherche cette part d’aveu dans le corps, quelque chose de presque accidentel, et profondément juste. Chaque soir, il faut que les choses renaissent, moment de grâce répété. L’interprète est un artiste magnifique. Le corps dit souvent plus que le texte, il a une vérité immédiate, presque irréductible. Dans Don Juan, cela passe par le corps épuisé d’un homme dévoyé, qui n’a pas trouvé sa place dans la lignée, sauf à être un prédateur, et qui bascule dans une forme de monstruosité à partir de cette faille. Il y a aussi la présence incarnée et puissante des femmes. »

Don Juan de Molière, mise en scène de Macha Makeïeff, du 26 au 31 mai 2026