Une Indienne trans réfugiée en Suisse, une Italienne « en situation de » et une horde de danseurs ultra-performants questionnent les vérités du corps.

ChiaraBersani-Karin Jonkers

Au bout de la chirurgie, la liberté. Un nouveau corps émerge sous les scalpels. Un corps de femme, le corps tant désiré. Un corps acquis de haute lutte, à la barbe du père et de la misogynie ambiante du « fascisme tamoul », où les rôles des genres sont fermement assignés à la caste des dalits, « au plus bas des intouchables » selon la protagoniste. A priori, tout marchait pour le garçon qui avait le droit de travailler pour l’école alors que ses sœurs devaient s’occuper du ménage, après la mort de la mère dans un accident de la route. Mais il y avait ces sensations féminines et les moqueries des autres… Et le jeune homme de faire la manche pour payer une première chirurgie, dans des conditions précaires et dangereuses. Dans le récit, le sang coule. Sur scène, rien de tel. Mais le corps, lui, est bien là, ce corps réinventé et exposé avec sincérité, ce corps d’une artiste queer et militante qui fut obligée de trouver asile en Suisse. L’artiste, elle, se nomme : Living Smile Vidya. D’où le titre de son solo : Introducing living Smile Vidya. Où elle passe par l’introduction de celles et ceux qui l’ont aidée (comme Eva, la chirurgienne suisse) ou terrorisée et menacée de violence et de viol. Jusqu’en Suisse, où Lucerne lui offre refuge et sanctuaire tout relatifs, et pourtant préférables à la haine subie en Inde quand on est militante trans, queer et féministe. Son corps qui danse et se raconte est un corps-histoire. Et l’histoire de Living Smile n’est pas terminée quand on l’applaudit. Elle cherche du travail, nous dit-elle. Son rêve : Être model pour Chanel. Et pourquoi pas ? Elle nous rappelle que ses atouts sont indéniables, avec un corps qui représente toutes les diversités, de la physiognomie à la couleur de peau et l’identité trans…

L’Italienne Chiara Bersani est arrivée à Everybody avec ce qu’on pourrait appeler un very-body, voire un corps-vérité. Celui-là est impossible à changer. En raison d’une ostéogénèse imparfaite, il mesure 98 cm. Aucune chirurgie, aucun traitement hormonal ne peut en rehausser la voilure. Sa vraie liberté est celle de l’artiste et sur scène. C’est elle qui redéfinit ce qui est porteur de sens et de beauté, comme en son temps chez Raimund Hoghe avec sa bosse. Bersani c’est Hoghe au carré. Et de rouler sa bosse sur un plateau parsemé de Marshmallows, promettant un peu de douceur. L’odeur sucrée est indéniable. Mais ce Sottobosco (sous-bois) blanc et rose peut aussi bien évoquer une jungle urbaine ou bien, qui sait, la voie lactée. Bersani et la danseuse Elena Sgarbossa performent la sororité entre deux personnes dont les conditions de vie diffèrent selon toutes les lois physiques et cinétiques. Pour conclure, elles invitent sur scène quelques spectatrices et spectateurs aux conditions physiques les plus diverses. Ensemble ils créent un paysage de corps dans un sous-bois de Marshmallows qui s’installe dans un paysage sonore rauque et orageux, mais va heureusement s’adoucir quand DJ Lemmo ajoute sa voix en live.

Entre les performances de Bersani et Living Smile Vidya c’est le Ballet de Lorraine qui créa la surprise, en guise de point de référence. Car si ce festival est vraiment ouvert à tous les corps, comment pourrait-il exclure les corps si entraînés – et donc formatés – des danseurs les plus performants ? Le symbole est pertinent quand l’élan olympique arrive dans le hall du Carreau du Temple. Ce lieu ne fonde-t-il pas son identité sur l’ouverture de ses salles à la danse comme aux activités sportives et tant d’autres ? Synchronicité de Maud Le Pladec n’est autre que la transposition de sa chorégraphie pour la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, si puissamment orchestrée sur les bords de Seine. En salle, on passe de quelques centaines de danseurs à vingt-cinq, et pourtant cette vignette explosive expose toute l’ambiguïté d’un tel unisson sous obligation de rendement maximal. Le paradoxe saute à l’œil. Chaira Bersani trouve sur scène son libre arbitre alors que dans la vie elle subit l’inégalité et le fauteuil roulant.

Au Ballet de Lorraine, les danseurs aux corps si athlétiques se conforment, dans toute leur puissance, aux schémas imposés en 2024 par le lieu et les caméras TV. Synchronicité est un produit de pointe en mode flash mob. La synchronicité de l’ensemble nancéen est digne d’une revue, mais en décuple la vitesse. L’ensemble suggère un retour à l’effectif olympique pour une démonstration de puissance dans l’enceinte d’un stade sous contrôle absolu. Mais après cette brève vignette fougueuse, tous les carcans explosent quand les mêmes danseurs reviennent dans les costumes les plus farfelus, sexy et flashy pour a Folia de Marco da Silva Ferreira. Sur une musique électronique (Louis Pestina) exaltant La Folia d’Arcangelo Corelli, la rave s’envoie en l’air en mode baroque, dans l’insouciance la plus merveilleuse. On pense immédiatement à Clément Cogitore qui mit en scène en 2019 les Forêts paisibles des Indes Galantes de Rameau à l’Opéra Bastille avec une horde krumpeurs chorégraphiés par Bintou Dembélé. L’ambiance y fut sombrement explosive. Elle est au contraire lumineuse et incroyablement jouissive dans le rite carnavalesque lié aux processions religieuses qui illumine a Folia. Quand même la rave est baroque, il y a de quoi faire la fête, l’extase soulevant des corps enfin libres et maître de leur destin.

Festival Everybody, Paris, Le Carreau du Temple, Du 18 au 20 février