Into the Little Hill, première collaboration entre George Benjamin et Martin Crimp, et Histoire du soldat d’Igor Stravinsky et Ramuz sont présentés dans une nouvelle production de Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma. À découvrir au Théâtre de Gennevilliers en association avec l’Opéra Comique. Rencontre avec les metteurs en scène.
En revenant à Into the Little Hill, vingt ans après sa création, vous avez entièrement repensé votre approche. Qu’est-ce qui vous a amenés à tout recommencer ?
Marie-Christine Soma : En relisant le texte de Martin Crimp, nous avons mesuré à quel point le contexte actuel diffère de celui de l’époque où ça a été écrit. Il y a vingt ans, c’était notre première incursion dans l’univers de l’opéra ; nous avions surtout été sensibles à la surface poétique de cette relecture du Joueur de flûte de Hamelin plus qu’à sa dimension politique, dont nous n’avions pas perçu l’acuité, absolument criante aujourd’hui.
Daniel Jeanneteau : En le redécouvrant, on a été sidérés par les résonances du texte avec ce qui se passe en ce moment, où les déportations d’immigrants sont devenues monnaie courante. L’œuvre nous est apparue dans toute sa violence. Très politique, mais aussi fulgurante : c’est un condensé qui ne dépasse pas quarante-cinq minutes. On a aussitôt pensé qu’il fallait partir de ce nouveau point de vue. L’opéra débute par une foule qui crie : « Tuez-les ! Tuez-les ! » Un déchaînement de fureur populaire qui titille l’opportunisme cynique des classes dirigeantes. Or tout ça se fait par le biais d’un dispositif où les événements sont vus à travers les yeux d’un enfant. Il y a un récit officiel qui voile la réalité : ce sont des rats que la foule veut mettre à mort. Sauf que l’enfant dit : ce ne sont pas des rats, ce sont des humains. Son regard n’est pas brouillé par l’hypocrisie. La virulence est bien là, mais elle est suggérée de façon indirecte, poétique. C’est toute la subtilité de l’écriture de Martin Crimp.
M.-C. S. : Précisément, il y a dans son écriture un mélange troublant que j’ai mieux compris quand nous avons travaillé sur Picture a Day Like This en 2023. Martin Crimp noue ensemble deux aspects a priori contradictoires : l’un très policé, civilisé, l’autre très brutal. Cette brutalité n’est jamais directe. Elle n’apparaît pas du premier coup. À présent, avec le recul du temps et une plus grande familiarité avec sa démarche, je comprends mieux ce texte qu’il y a vingt ans.
Ce qui veut dire que vous avez entièrement changé le dispositif tout en vous appuyant sur des éléments incontournables déjà existants : le livret, la musique et les deux chanteuses ?
D. J. : Cette fois, on a installé les deux chanteuses, Jennifer France et Joanne Evans, dans un espace clos qui évoque un atelier clandestin. Ce sont deux activistes qui produisent des contenus et les diffusent dans le monde. Le texte est un dispositif narratif qui montre la réalité à travers les yeux d’un enfant. Des gens sont méprisés, considérés comme indésirables et maltraités. Donc elles ne sont pas seulement deux narratrices poétiques qui nous promènent dans un univers de fantaisie, mais des femmes d’aujourd’hui très conscientes des problèmes de la société. Elles sont chacune à une table. Elles ont des ordinateurs. Elles produisent des images, des textes qui sont projetés sur le mur du fond.
La suite de cet interview dans le N°202 de Transfuge
Histoire du soldat / Into the Little Hill, du 8 au 16 novembre au Théâtre de Gennevilliers, Gennevilliers (92), avec l’Opéra Comique








