Reda Kateb, qui interprète le Père dans La Mort du Môme, est l’un des premiers à avoir découvert l’écriture de Sébastien Kheroufi.

RedaKatebPar les villages, Sébastien Kheroufi – Centre Pompidou © Christophe Raynaud de Lage

Comment décririez-vous le personnage que vous jouez dans la pièce ?
Je joue le Père mort. La pièce se passe pendant la nuit qui suit la mort de ce père. Pendant que tout le monde s’adresse à ce corps sans vie, le père est toujours là, au foyer, dans sa chambre de neuf mètres carrés au fond du plateau. Et dans cet espace d’entre-deux, le projet du spectacle est de raconter l’histoire de ce père, c’est-à-dire de ces hommes, immigrés d’Algérie ou d’ailleurs, qui, à un moment, ont vu leur vie fleurir ici, en France, mais qui, à un autre moment, sont partis à la dérive. C’est l’histoire de beaucoup de perdants, de ces voyageurs, de ces hommes à la dérive qui, à un moment, ont été rattrapés par l’exil, par l’enfance, par plein de choses. Il y a donc ce point de départ, cette chose qui parcourt tout notre travail, dans un geste très intime de Sébastien, mais il y a aussi l’ambition commune de viser un souffle plus grand, comme le permet sa langue, beaucoup plus ample, plus agile que la simple description d’un état de fait. Il n’est pas question de présenter un drame social, mais de raconter ces tragédies qui sont rarement abordées, et encore moins avec ce souffle de la poésie et du théâtre.

Comment interprétez-vous la phrase mystérieuse laissée par le Père, « enterrez-moi là où j’aurai vécu » ?
Je ne l’interprète pas. J’interprète le Père. Cela peut être une réponse. C’est-à-dire que je ne cherche pas à percer l’énigme du personnage que je joue, mais au contraire à travailler dans cette énigme.

Comment Sébastien Kheroufi vous a-t-il présenté cette pièce ? Est-ce qu’il vous en a parlé avant même de vous la faire lire ?
Oui, on en a parlé très vite, en fait, parce qu’avec Sébastien, on s’est rencontrés il y a trois ans autour de Par les villages de Peter Handke, le premier spectacle qu’on a réalisé ensemble. À l’origine, je ne devais pas jouer dans la pièce, pour des raisons de dates et de disponibilités. Mais heureusement, ça s’est fait. Avec Sébastien, on s’est très vite retrouvés autour de nos histoires personnelles, les histoires de nos pères, autour de nos parcours respectifs, à des générations différentes. Assez vite est apparu quelque chose de l’ordre d’une reconnaissance réciproque, et avec elle l’évidence que nous avions un bout de route à faire ensemble. Quand on a commencé à travailler sur Par les villages, Sébastien m’a très vite parlé de ce projet qui lui tenait beaucoup à cœur. Et, petit à petit, on a cheminé vers l’idée que je pourrais être le Père dans ce futur spectacle.

Qu’est-ce que ça signifie de jouer un mort ?
C’est quelque chose que permet le théâtre : ne pas être dans le réalisme et pouvoir se permettre de faire perdurer un mort pendant la nuit de son décès pour que, finalement, les choses puissent être dites. Sa part à lui, d’abord, quand, dans un long monologue, je raconte à la première personne la vie de ce père, du début à la fin. Mais aussi pour que, du côté des autres, les choses puissent être dites. C’est, je crois, la magie du théâtre. Alors que la personne est partie, qu’elle ne peut plus rien dire, émergent sur scène toutes les paroles, des plus douces aux plus douloureuses, des plus violentes aux plus décalées. Sébastien a cette liberté qui permet le mélange des genres. Il n’est pas enfermé dans des codes. Il est dans un geste sincère et libre. C’est aussi, je crois, le cas de tous ceux qui participent à ce spectacle.

C’est la première fois qu’il monte un texte dont il est l’auteur, de surcroît un texte autobiographique…
Oui, c’est pour ça qu’au début, quand on travaillait sur Par les villages, j’avais besoin d’en savoir plus, car je ne connaissais pas son écriture. Mais je l’ai suivi parce qu’on se parle souvent, avec Sébastien. Régulièrement, on se retrouve dans un restaurant algérien à Montreuil, où on mange des brochettes. Finalement, on a fait une lecture publique ensemble, en février, à la Villa Médicis, à Rome, où il était en résidence d’écriture. J’ai découvert le texte la veille. Quelques heures avant la lecture, il me prévient : « Je voudrais juste te dire que tout est vrai. » On a lu. J’ai été bouleversé. Ceux qui ont assisté à la lecture l’ont été aussi. J’avais enfin rencontré la langue de Sébastien.

Comment décririez-vous son écriture ?
C’est un mélange entre le sublime et le crado. Un mélange entre le souffle de la tragédie et le bruit des sandales sur le bitume. Il y a du lyrisme, et du rythme aussi. Quelque chose parfois de l’ordre du hip-hop dans le phrasé. Par moments, il y a un côté presque documentaire, un rapport détaillé, précis, à la situation. En revanche, il n’y a jamais de posture de style. Il y a une vérité des personnages. On sent une recherche minutieuse d’exactitude.

La mort du Môme, texte et mise en scène de Sébastien Kheroufi. Du 6 novembre au 12 décembre au théâtre de la Colline, Paris (75020). Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.