L’autre jour, un ami me disait que les derniers livres de Modiano lui plaisaient un peu moins qu’auparavant. Non qu’il les trouvât mauvais ou médiocres ou nuls, loin de là. Mais il lui semblait sans savoir exactement pourquoi, que la nature de ses romans avait changé, à rebours d’une idée reçue bien enracinée que le romancier écrivait toujours le même livre. Alors j’ai lu L’Éléphant, son dernier roman, paru récemment chez Gallimard. L’histoire est à peine racontable, comme toujours chez l’auteur, mais il y a une trame à peu près lisible. Sur une petite centaine de pages, nous allons suivre un personnage, Ludo Van Walle, un vieux monsieur, solitaire, réservé, silencieux, qui rédige non sans difficulté ses Mémoires : il est hélas frappé d’amnésie. Malgré son âge, il travaille toujours pour une petite maison d’édition, Le Sablier, comme traducteur et correcteur. Son passe-temps : il observe, par ses jumelles, ce qui se trame ou ne se trame pas à travers les fenêtres en face de chez lui de Mme Thouvenin, Pinguet et Yvonne Beulaigne. Impossible de savoir exactement ce qui relie ces personnages, et c’est le charme des romans de Modiano. Une certitude, cependant : un soir, Yvonne Beulaigne disparaît. Comme la femme dans Fenêtre sur cour, observée par Jeff (James Stewart), impotent lui aussi. Mais là où Hitchcock prend ce point de départ comme intrigue forte, (qui a tué cette femme ?), Modiano ne transforme pas son personnage en enquêteur résolu à trouver la vérité, bien au contraire : des fantômes du passé ressurgissent ; des personnages croisés pendant l’Occupation et l’après-guerre réapparaissent. Il y a ce Claude Cariguel, ce Guy Musquère, ce Jacques Perrin de Lara, figures qui remontent à sa mémoire, ainsi qu’un garage à Passy, le garage Béhavioure, déjà cité dans d’autres romans de l’auteur. Un passé louche, une vilaine faune qu’il esquissera sur quelques lignes.
Comme il esquissera les quelques rues du chic, sobre et quiet 7e arrondissement de Paris où l’histoire se déroule. Des rues, des numéros de rue, des immeubles, vite croqués.
Oui, Modiano a changé dans sa manière d’écrire ses romans, et la clef, peut-être, est là : il est toujours plus minimal. La part narrative et la part descriptive tendent à se réduire à peau de chagrin. Comme un peintre qui aurait, toute sa vie, composé des tableaux de scènes de la vie parisienne, à un peintre qui déciderait de passer à l’abstraction. Comme s’il avait basculé de Jean Béraud à Piet Mondrian. Depuis quelques romans, la trajectoire romanesque de Modiano est à l’effacement des intrigues, des visages et des rues parisiennes. Une tendance nette à l’épure. Des points, des traits, des trous. À qui sait lire, c’est remarquable.
La scène de fin est déchirante. Van Walle, cet éléphant de cent kilos et d’un mètre quatre-vingt-quinze, chute, en plein hiver, sur le trottoir. Un enfant l’aide à se relever. La vieillesse, la mort d’un côté, la jeunesse, la vie de l’autre : ce geste de l’enfant, il est celui de la bonté. Un monde meurt, un autre naît : c’est le si beau cycle de l’humanité.
À qui sait lire, L’Éléphant est du grand art.
Édito général
Modiano, du figuratif à l'abstrait




