La fragilité est une force, la délicatesse une puissance. La preuve avec Emma Malig, rencontrée alors que s’ouvre une très belle exposition chez Loeve & Co.

La Frontera
2010
Technique mixte sur papier
Signée et titrée dans la composition
150 × 280 cm
Photo Fabrice Gousset – Courtesy Emma Malig & Loeve&Co

C’est dans un de ces quartiers de Paris qui semblent en transit, où le promeneur s’égare entre l’impersonnalité monumentale et triste du tout-béton et une enclave inattendue de maisons en pierres, rêve nostalgique d’on ne sait quelle province lointaine – c’est là que, poussant la porte de l’atelier d’Emma Malig, celle-ci m’accueille avec une chaleur souriante et modeste et un café dont l’arôme se mêle à celui de l’encens flottant entre les murs blancs, la longue table de bois, ses menus objets, ses carnets (comme elle parle bien de ses carnets ! Ces petits mondes portables où, chez elle, se mêlent écriture, poésie, voiles plus ou moins translucides de papier).

J’ai l’impression, moi l’hôte étranger, qu’elle reçoit pour une petite couple d’heures, d’être pourtant chez moi, tandis que je l’écoute me raconter comment elle est « sortie », c’est son mot, en pleine dictature, de ce Chili où elle est née, pour arriver, après un bref passage (« paso », en espagnol, un vocable qu’elle affectionne) par Londres, à Paris, mais elle ne s’étendra pas plus sur ces premières années, car il y a chez la femme la même pudeur que chez l’artiste : le refus du tintamarre, une indifférence à l’endroit de l’exhibition, et, au contraire, le choix décidé, méticuleux, attentif, tendre même, de la fragilité, une fragilité qui doit « tenir », me dira-t-elle, lorsqu’elle me parlera de ses œuvres, qui allient effectivement la « légèreté » (elle me redira plusieurs fois le terme) et cette solidité, cette consistance sans quoi il n’y a plus légèreté mais courant d’air vite oublié.

Sans titre (série de 4)
Technique mixte sur papier
Signée en bas à droite
23 × 21,5 cm
Photo Fabrice Gousset – Courtesy Emma Malig & Loeve&Co

Mais non, ce n’est pas exactement chez moi que je me trouve. C’est plutôt que je me fonds dans le lieu, dans cet atelier, dans les œuvres qu’elle me montre, à l’image de ces silhouettes errantes qu’on verra dans l’exposition que lui consacre la galerie Loeve & Co, et qui, elles, se fondent dans le brunissement d’un paysage, à moins que ce ne soit seulement le papier qui les absorbe, leur procurant ainsi un répit temporaire. Toujours est-il que c’est ainsi, voyageur temporairement soulagé de mon errance (ne fût-elle, celle-ci, que dans Paris au mois de mai), que j’écoute Emma Malig alors qu’elle me parle des poètes chiliens qu’elle a lus jeune, Pablo Neruda, Nicanor Parra. Elle écrit toujours : quelques lignes, rêveries lyriques et évocatrices, complètent parfois en miroir ses œuvres, et n’oublions pas les mots, ceux qui apparaissent dans ses créations, ou encore les noms des oiseaux migrateurs, dont elle avait fait une liste en préparant son Atlas in fine, qu’on a pu voir en 2013 lors de la Nuit Blanche, à Paris, ou à la Maison de l’Amérique latine, un an plus tard: un merveilleux et tragique globe lumineux – merveilleux car il permettait de suivre la course des étoiles, les mouvements des oiseaux, tragique, car il y avait ces autres oiseaux de passage, les hommes, les migrants, tous ceux que l’Histoire a jetés sur les routes de l’incertitude.

Le « nomadisme du papier »

Sans doute s’est-elle sentie comme moi dans son atelier, Emma Malig, aux Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de Vladimir Veličković, qui l’a « accueillie », et le terme est à prendre dans son acception la plus forte, Veličković allant jusqu’à « charger sa propre voiture pour [lui] apporter du papier ». Elle me parle aussi avec gratitude d’Abraham Hadad, toujours aux Beaux-Arts, puis les routes d’Emma Malig l’ont amenée au Japon, à Kyoto, c’est le début des années 90, et c’est alors qu’elle entre (comme on entre dans une maison hospitalière) dans les secrets du papier, de sa fabrication et de ses traditions, des secrets qu’elle n’a depuis cessé d’explorer. Aller vers la lumière, vers la transparence, vers la légèreté, au rebours de ce qu’elle faisait alors en France et qui était très « noir ». S’enchanter du « nomadisme du papier », qui permet de « faire de très très grands formats, de les plier et de les emporter ».

Je songe aux œuvres actuelles que je connais, tantôt fripées et crevassées, tantôt baignées d’une brume, d’un amorti, d’un feutré de couleurs qui n’ont rien à envier aux soirs impressionnistes ; je songe aussi à ses cartes, à celle par exemple qu’elle a réalisée pour le film de Patricio Guzmán, Le Bouton de nacre (et nous parlons aussi un moment d’un autre réalisateur, le magicien Youri Norstein et le Conte des contes, ce joyau de l’animation dont les techniques la fascinent) ; je songe encore à son installation pour le Louvre-Lens et l’exposition Exils (2024-2025) – et je me dis que cette œuvre-là, si fragile, accueille le monde entier dans son auberge de papier.

Emma Malig, Silenciosa traversée,  Galerie Loeve&Co, jusqu’au 18 juillet.