Quand les acteurs de la Comédie française et Valérie Lesort s’emparent du chef d’œuvre d’Offenbachle résultat est audacieux.

On a beaucoup dit que La Vie Parisienne était l’œuvre la plus réussie de l’exposition universelle de 1867. Il n’est pas un visiteur qui ne soit allé découvrir cette satire des mœurs françaises, où Offenbach et ses librettistes Meilhac et Halévy se moquent avec brio de la société vénale et paillarde du Second Empire. Depuis, cet opéra bouffe est resté l’un des préférés du public, car son sujet échappe aux modes et tend à la fable. 

A plusieurs reprises, on a voulu le représenter dans les conditions de sa création, le 31 octobre 1866 : c’est-à-dire avec des comédiens et non des chanteurs. Montée par la troupe du Théâtre Palais Royal, la Vie Parisienne n’a en effet pas été composée pour des chanteurs lyriques mais pour des acteurs sachant chanter. Reste ensuite à savoir où placer le curseur chant-jeu pour trouver le bon équilibre entre lyrisme et comédie. Le modèle du genre est le spectacle de la Compagnie Renaud-Barrault (1958), laquelle retrouve le Palais Royal et réunit une éblouissante distribution de comédiens « à voix » : Suzy Delair, Jean Desailly, Simone Valère, Pierre Bertin ou le génial Jean Paredes. 

Dans le cadre de ses productions « hors les murs », la troupe de la Comédie Française s’essaye à l’exercice sur la scène du théâtre du Châtelet. Le résultat est théâtralement cohérent, visuellement superbe mais musicalement inégal. 

On sait que la metteuse en scène Valérie Lesort excelle dans les masques, les marionnettes et les atmosphères oniriques. Partant du principe que les personnages de La Vie Parisienne sont soit des porcs, soit des cocottes, elle affuble ses comédiens de groins et de becs, modifiant même les noms de certains lieux et personnages pour filer la métaphore de la bauge et du poulailler. Si on est plus près de Tex Avery que de Grandville, cela fait un contraste très comique avec les décors toujours élégants d’Éric Ruf, et les impressionnants costumes de Vanessa Sannino, qui sont une explosion de couleurs. Cette production toujours en mouvements regorge d’effets visuels et de trouvailles scéniques. Et on saura gré à Valérie Lesort de nous avoir épargné l’inévitable final en french cancan pour lui préférer une magnifique (et très audacieuse) partouze parisienne. Superbe idée ! 

On connaît l’excellence de cette troupe et les comédiens choisis pour ce spectacle sont à son image. Benjamin Lavernhe est un parfait Gardefeu, Serge Bagdassarian est hilarant en brésilien façon Christina Cordula, et Christian Hecq est évidemment idéal en baron de Gondremark, rendant digeste (et même élégantes) les grimaces et onomatopées les plus improbables. 

Reste la musique. L’écoute du CD de la production Renaud-Barrault est la meilleures des réponses à l’objection : « mais c’est du théâtre, pas de l’opérette ». Sans doute est-ce une histoire de génération, sans doute les comédiens du mitan du XXe siècle étaient-ils aussi bien formés à l’école des classiques qu’à celle du music-hall, mais il y a une gradation entre savoir chanter, chanter juste et bien chanter. Du côté des hommes, Lavernhe ne s’en tire pas trop mal ; Hecq fait grincer des dents mais cela va avec son rôle ; tandis que Bagdassarian a souvent joué des spectacles musicaux et trouve le bon équilibre. On jugera en revanche bien dommage que le joli rôle de la baronne de Gondremark ait été donné à Yoann Gasiorowski : si l’effet Cage aux Folles est drôle et réussi, il défigure le légendaire trio du premier acte « je serai votre guide dans la ville splendide ». Mais le choix le plus épineux reste celui d’Elsa Lepoivre dans le rôle de Métella. Si elle est très bien dans les dialogues, cette excellente comédienne semble dépassée par la vocalité du personnage le plus lyrique de l’œuvre, lequel a été retaillé pour l’occasion. Ainsi son grand air du dernier acte est-il mué en tirade semi-parlée, ce qui est quand même fâcheux. A l’inverse, la Gabrielle de Marie Oppert est tout bonnement sensationnelle. Certes, ce rôle avait été pensée par Offenbach pour Zulma Bouffar, seule vraie chanteuse de la création, mais cette pétillante soprano-comédienne domine la distribution avec un abattage, une joie, une drôlerie et une musicalité à toute épreuves. Elle seule rend véritablement justice à cette croisée de chemin entre théâtre et opéra, semblant y prendre un plaisir aussi fou que communicatif.

Saluons enfin le travail d’Alexandra Cravero qui, à la tête de l’Orchestre de Chambre de Paris, s’efforce elle-aussi de trouver la quadrature du cercle. Il s’agit pour elle d’épauler les voix sans les couvrir et de donner du nerf à une partition qui n’a pas le premier rôle. Voici donc une Vie Parisiennequi laissera les mélomanes un peu sur leur faim mais ravira les amateurs de bons acteurs, de grand spectacle et de bouffonnerie. 

La Vie parisienne

Théâtre du Chatelet jusqu’au 11 juillet. https://www.chatelet.com

Mes : Valerie Lesort

Dir : Alexandra Cravero