Jouissive mise en scène du Cid à la Comédie Française hors les murs. La pièce la plus drôle du moment.
Les pères se battent, les enfants trinquent. Il est facile d’oublier que Le Cid est avant toute chose le drame de l’orgueil des pères, et de la difficulté de s’échapper de leurs ombres. Or, cette nouvelle production, parce qu’elle convoque au plateau une génération flamboyante de jeunes acteurs du Français, mais aussi parce qu’elle s’accorde au juste rythme de la tragicomédie, nous fait sentir au plus juste cette jeunesse qui ne cherche qu’une chose : échapper au destin que lui ont préparé les anciens. En ouvrant sur une scène que l’on peut juger satirique de Don Gomès, dansant sabre à la main sur des percussions asiatiques, la pièce donne le ton : la violence commence là. Joué avec force et facétie par Christian Gonon, Don Gomès se révèle un personnage double, aussi aimable et tendre lorsqu’il est en bonne posture et qu’il promet sa fille Chimène à Rodrigue, que féroce et mauvais lorsque le pouvoir lui échappe. Il ne lâche pas sa garde, et montrera bientôt jusqu’où va sa prétention. Face à lui, l’autre figure de père, Don Diègue, père de Rodrigue, incarne apparemment la sagesse. Tranquille et courtois, il récolte ce que sa réputation, son fameux « bras », lui octroie : la reconnaissance. Mais il peine à cacher sa dégradation, et bientôt, dans un affrontement burlesque, il se retrouvera à terre, à quatre pattes, hurlant à la vengeance après l’humiliation. La spirale de la violence est enclenchée, Don Gomès mourra, le Cid naîtra, et enfin, l’amour deviendra une affaire complexe. Chacun connaît la suite, et je ne vais pas ici retracer les grandes étapes, revirements, batailles et décisions politiques qui font la saveur de cette pièce bondissante. Mais s’il était intéressant de revenir sur la genèse de l’action, c’était pour mettre en valeur ce sur quoi s’appuient aussi bien la mise en scène que le jeu des acteurs : le ridicule de toute cette histoire. Le ridicule de devenir vieux et de continuer à se croire essentiel, ridicule de tuer un homme pour une humiliation, et bientôt, le ridicule de s’interdire de s’aimer au nom d’un fantôme. Et je ne parle pas du second drame, celui de l’Infante, qui aime sans oser l’avouer, puisque Rodrigue n’est pas un homme de son rang. Oui, tout cela est ridicule, parce que si décalé de nos valeurs contemporaines. Et cette pièce nous le rappelle sans cesse. Chaque acteur, de Benjamin Lavernhe à Suliane Brahim ou Jennifer Decker, jusqu’à l’inoubliable Bakary Sangaré en roi de Castille, joue sur ce décalage. Ils jouent à jouer cette histoire sans queue ni tête, tout d’abord pour nous en offrir la beauté de la langue qui, soudain détachée de son sérieux, acquiert une résonance musicale d’autant plus forte. Mais cette ironie leur permet aussi de nous prendre à témoin du versant burlesque de toute émotion tragique, lorsqu’elle est à ce point prise au sérieux, par les individus comme par la société. Il y a là une réflexion sur la dualité de toute chose. C’est bien cela dont témoigne la scénographie en métamorphose qui, si elle est sobre, n’en est pas moins virtuose, en superposant des murs et des parois orientalisantes, ou en faisant glisser des toiles peintes que l’on reconnaît signées Éric Ruf, autant de cieux et de paysages passant dans ce rêve éveillé qu’est le Cid. La scène est en mouvement perpétuel, comme le cœur de Chimène qui balance du pardon au goût du sang. Ainsi les scènes qui voient Benjamin Lavernhe et Suliane Brahim s’affronter en un jeu de désir et de « je t’aime moi non plus » leur permettent un jeu athlétique, burlesque et érotique merveilleux. De même, dans le genre olympique, la tirade centrale du Cid, tant attendue par la salle. Nouvelle ironie, Benjamin Lavernhe se surélève, s’installe sur un cheval d’arçons et s’empare de tambours pour l’offrir, laissant apparaître, avec une maestria réelle, ce combat des Castillans sur la mer lointaine. Si c’est apparemment un peu épais dans le burlesque, un peu guignol dans la posture, l’on finit par rire de bon cœur. Et le public applaudit à tout rompre, jouissant de cette jouissance attendue. Parce que oui, l’épique survit à l’ironie. Et oui, Corneille demeure un immense poète.
Le Cid, Pierre Corneille, mise en scène Denis Podalydès, Comédie-Française hors les murs, jusqu’au 17 mai











