Calmer le Caravage, clamer sa sérénité : Bruno Bouché mène le ballet de Chemnitz sur les traces du peintre. Danser, c’est peindre !

Dit-on « Caravage » ou « le Caravage » ? C’est selon, et le choix moins radical qu’entre le clair et l’obscur et autres extrêmes que « le » Caravage réunissait pour sublimer leur dichotomie philosophique. Il y a toujours dans les tableaux de ce Michelangelo Merisi, né à Milan en 1571, une lumière sur le désir dans toutes ses facettes qui émerge de la noirceur d’un néant universel. Sans lui, parlerions-nous aujourd’hui encore du chiarosuro ? Et pourtant, qui dit Caravage, pense avant tout à la vita rocambolesque du peintre, avec ses nuits chaudes et parfois violentes à Rome ou à Naples, sa solitude en prison, et même dans son atelier, en train de peindre. L’art du Caravage, c’est avant tout de dévoiler la dimension charnelle derrière les scènes inspirées des Ecritures, de Le Martyre de Saint Matthieu à La Cruxification de Saint-Pierre, en passant par La mort de la Vierge et tant d’autres. C’est dans l’obscurité nocturne des nuits chaudes de la ville éternelle que la lumière du Caravage s’alluma. Furieusement. C’est en plein jour qu’il peignait ses toiles à partir de fonds sombres, transpercées par les désirs et passions qui enivraient et illuminaient ses nuits publiquement agitées. Bruno Bouché parle de « mettre en geste ce mystère Caravage : le mystère de sa peinture, de sa spiritualité charnelle, de cette sensualité déchirante et acérée, de cette lumière sur l’obscurité de nos vies… » Et il fait de la scène le miroir dans lequel ce Michelangelo rebelle mettait en scène ses modèles, ne peignant que leurs reflets.
Pour en avoir le cœur net, Bruno Bouché s’est rendu à Chemnitz. C’est là, au fin fond de l’est de l’Allemagne, qu’il travailla avec les danseurs de l’ensemble de ballet local, dirigé par Sabrina Sadowska, une enfant de la ville de Bâle, si proche de Mulhouse. Bouché s’est donc prêté au jeu d’intensifier les liens entre ces régions, se lançant dans un véritable encaravagement chorégraphique. Il fallait s’imbiber des gestes, des ambiances… « On s’est souvent retrouvés comme dans un atelier où ça bouillonnait de toutes parts », rapporte le directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin. Et pourtant, le but n’était nullement de servir ces anecdotes sulfureuses qui font la réputation du Caravage et conditionnent le regard sur ses tableaux. Comment reproduire sur scène les états de choc captés par le peintre sans tomber dans la caricature ? Bouché avait déjà su s’élever au-dessus de tout soupçon de kitsch en adaptant Les Ailes du désir de Wim Wenders. Pour Caravage, il se réfère au livre La solitude Caravage de Yannick Haenel qui « est pour beaucoup dans la genèse de cette création », même si ledit Haenel peut tout à fait s’enflammer en évoquant « les crises, les maladies, la torpeur, la frénésie, les cauchemars, la peur d’être damné, la peur d’être tué, la violence physique, l’ardeur mystique… » On trouve tout cet attirail au premier acte, où Bouché peint sa danse dans les couleurs intenses du Caravage, les gestes et les regards clamant ce mot de « Renaissance » dans toute leur fureur de vivre et de mourir.
Après ces tableaux dansés à partir d’un fond noir comme dans les tableaux du Caravage, Bouché surprend en ouvrant une piste plus apaisée, en enchaînant par un acte blanc. Blanc, par les tissus légers des robes jouant avec la transparence. Blanc comme la fin de la solitude de l’artiste, tel un apaisement secrètement désiré. En guise de transition, le second acte commence par une poignée d’hommes, tout de blanc (mais à peine) vêtus et emplis de désir, hommes qui pourtant en viennent aux mains. Bouché mélange ici la vie et les tableaux du Caravage sur sa palette de chorégraphe, jusqu’à ce qu’un chœur ne vienne tout balayer. C’est un tsunami de douceur qui avance lentement depuis le fond, dans la solidarité d’une assemblée plus féminine. Aussi Bouché vient calmer les ardeurs, ouvrant le regard sur les détails, la finesse des émotions, la possibilité de l’harmonie dans le désir charnel et finalement de la sensualité au sein de la gent masculine. Il impose le silence de nos battements de cœur tel un Caravage rêvant de nouveaux ailleurs, plus sereins. En arrivant à Strasbourg et Mulhouse après la création à Chemnitz, la création au nom du Caravage – ainsi nommé d’après le village d’origine de sa famille (Caravaggio) – redonne aujourd’hui vie à la coopération entre Chemnitz et Mulhouse, villes jumelées depuis 1981. Il serait même prévu de créer à Mulhouse une « rue de Chemnitz », annonce Sabrina Sadowska. Sauf qu’elle se trompe. Cette rue existe déjà…
Caravage ou le silence de nos battements de cœur de Bruno Bouché. Danseurs du Ballet de Chemnitz. Mulhouse, Théâtre de la Sinne, jusqu’au1er avril











