Pour célébrer les trente ans de la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel, reparaissent deux chefs d’œuvre de Donald Ray Pollock : Le Diable, tout le temps et Knockemstiff, Ohio. Rencontre avec un écrivain de l’Ohio sombre et sanglant, qui nous parle de l’Amérique dans sa violence et son désespoir.

Bureau de Donald Ray Pollock. De gauche à droite : Frederick Exley, James Jones et Ernest Hemingway

Il est des enfers que l’on peut regretter. Knockemstiff est de ceux-là. Parce qu’il y a grandi, et parce que le mal n’est pas toujours maître en son royaume, Donald Ray Pollock a consacré sa vie d’écrivain à décrire un village de quelques centaines d’habitants au nom barbare, né dit-on d’une querelle ancienne et qui en annonce déjà la violence, (to knock, signifiant frapper). Pollock suit des personnages perdus dans ces contrées boisées, humides, pleine de vipères et de vagabonds, lieu où il a grandi, fils d’ouvrier, et où il vit toujours, à soixante et-onze ans, après lui aussi une vie à l’usine de papier, interrompue il y a vingt-cinq ans lorsqu’il se lance dans l’écriture. Knockemstiff est un lieu où il n’y a ni restaurant, ni boutique, seulement une épicerie, qui ne vend à peu près rien, et une station d’essence où s’arrêtent des voyageurs parfois intrigués par ces gens qui se baladent pieds nus, parlent peu, fument et boivent inlassablement. Que dire de son premier roman, Le Diable, tout le temps, sinon qu’il fut en France il y a quinze ans un évènement sombre et trash pour les lecteurs de littérature américaine, et bien au-delà ? Donald Ray Pollock est le fils spirituel d’une Flannery O’Connor dont il partage l’intérêt pour les petites communautés oubliées d’une Amérique fondamentaliste et rageuse. Il n’a rien à lui envier lorsqu’il s’agit de décrire des êtres extatiques, à la recherche d’une foi à la hauteur de leur désir de perdition. Mais avec un sens du meurtre sexuel qui pourrait l’affilier à un Ellroy, Los Angeles en moins, ou à un Céline de l’Ohio, pour ce qui est de l’enfance et du sordide. Car Pollock s’avère un magistral écrivain de la nature humaine, de son sadisme, et de son espoir inhérent. Pour résumer son chef-d’œuvre, Le Diable, tout le temps, peut-être faut-il partir de l’histoire d’Arvin : né dans un village de l’Ohio, il voit sa mère tomber malade quand il a neuf ans. Pour conjurer son cancer, son père, Willard, cède à un délire religieux qui le voit accomplir des sacrifices d’animaux, et couvrir de sang un tronc de prières en pleine forêt, au pied duquel il contraint son fils à prier avec lui, du matin au soir, dans l’odeur de charognes et parmi les os de bêtes. La chaleur de cet été-là, les meurtres rituels, la foi radicale, se déploieront tout au long du roman. Car il ne s’agira pas seulement d’Arvin et de ses parents, mais aussi de sa grand-mère, Emma, de sa sœur adoptive, Lenora, jeune fille qui fait un peu trop confiance aux hommes d’Église, mais aussi de Sandy et Carl, couple maléfique qui traque les autostoppeurs sur les autoroutes de ce ventre de l’Amérique, pour les inviter à leurs macabres rituels. Pollock entrecroise les voix et les récits, pour offrir ses variations sur le mal, tel qu’il est nommé dans le titre, le diable qu’il traque à peu près partout. Son recueil de nouvelles, Knockemstiff, Ohio, republié aujourd’hui aussi, semble le vestibule du Diable, tout le temps, lieu tout aussi sombre, où l’on croise les dizaines de personnages, hommes, femmes, et tant de jeunes gens, car Pollock est un très grand écrivain de l’enfance, qui tentent d’échapper à la violence de leur destinée. Dans ce recueil, qui se lit avec la même fascination que son roman, l’on découvre des personnages de l’Amérique d’aujourd’hui, bodybuilders, accrocs aux opioïdes, vagabonds du XXIe siècle, jusqu’ici inconnus aux lecteurs de littérature américaine. Cherchant sans cesse le désespoir dans sa réalité la plus crue, Pollock réussit à faire vivre en très peu de pages, parfois un détail, la situation tragique de ses personnages. Ils oscillent dès leur plus jeune âge entre la frustration, sexuelle, financière, et un désir de paix qui demeure « toujours hors de portée ». Le diable naît là.

Donald Ray Pollock est l’incarnation de ce que la collection Terres d’Amérique impose comme ligne depuis trente ans : cette vision grondante et rétive d’un pays qui vénère la violence, et croit en la rédemption. Cette constance de l’avidité et du coup de force qui depuis l’avènement de Trump est devenue la voix de l’Amérique.

Quinze ans après la publication du Diable tout le temps, quel regard portez-vous sur ce roman et son succès ?

C’est une question difficile pour moi. Je ne pense pas vraiment à mes livres après leurs parutions, peut-être parce que j’y pense tellement pendant que j’y travaille. Ceci dit, Le Diable tout le temps a été ma première tentative d’écrire un roman, et je pense que j’y suis pas mal arrivé (ce qui signifie que je n’y changerais rien, même si j’en avais l’opportunité). Le jour où je l’ai terminé a été un des plus beaux jours de ma vie.

Le roman est construit comme une œuvre musicale, avec différentes voix qui se succèdent et s’entrecroisent, jusqu’au final. Était-ce cette construction qui vous a demandé le plus de travail ?

Toutes les dimensions de l’écriture sont difficiles pour moi. Il m’est arrivé de travailler trois ou quatre heures par jour sans écrire une phrase acceptable. Mais je crois que faire appel à différentes voix et personnages se révèle plus facile pour moi que de me centrer sur un seul personnage.

Vous changez continuellement de points de vue, est-ce un moyen de créer un sens de communauté ?

Oui. L’un de mes « buts » majeurs était de préserver une « mémoire », un enregistrement du lieu où j’ai grandi, avant qu’il ne soit oublié.

Retrouvez la suite de cet entretien dans le N°197 de Transfuge

Le Diable, tout le temps, Donald Ray Pollock, traduit de l’américain par Christophe Mercier, Préface de Marie Vingtras, Collection Terres d’Amérique, Albin Michel, 375p., 23,90 euros

Knockemstiff, Ohio, Donald Ray Pollock, traduction révisée de l’américain par Philippe Garnier, Terres d’Amérique, Albin Michel, 275p., 22,90€