Gouzel Iakhina livre avec Eisen un roman monstre consacré au géant du cinéma, Sergueï Eisenstein.

Sergueï Eisenstein en 1939.

« Il faut enlever Trotski. Entièrement, de toutes les scènes. » En novembre 1927, Octobre, le nouveau film de Sergueï Eisenstein, est entièrement monté, prêt à être montré. Mais les directives du pouvoir tombent, implacables : il faut amputer ce film sur la révolution bolchevique du leader désormais contesté. « C’était comme enlever un mur porteur dans une maison, quand celle-ci était déjà bâtie, et même couverte de crépi. Eisen n’était pas préoccupé par la vérité historique (en fin de compte, l’Histoire n’était que de la pâte à modeler dans les mains de l’artiste), mais par la structure du film.» Il retourne pourtant en salle de montage. Le 23 janvier 1928, le jour de ses trente ans, le film désormais approuvé par le Comité central sort dans une centaine de salles d’URSS. À l’impossible, Eisenstein s’est toujours tenu.
Le roman de Gouzel Iakhina est une mine d’anecdotes folles sur le destin de celui que ses proches appelaient Eisen. Elle raconte l’ascension de ce visionnaire, mais aussi la genèse et le tournage tourmentés de ses films, de La Grève à Ivan le Terrible. On y suit son étonnant voyage aux États-Unis, où il est envoyé pour se former aux nouvelles techniques d’un cinéma devenu parlant, tandis que la presse l’accuse d’être « un envoyé du diable »… Quand il part ensuite tourner un film au Mexique, Staline exige son retour, et les bobines lui sont confisquées. Que viva México demeure inachevé, ce qui le plonge dans un désespoir absolu. « Eisen était vivant tant qu’il tournait des films, sa vie était dans les bobines de celluloïd, dans les cristaux d’argent sur une fine pellicule. (…). Il était facile de tuer un artiste : il suffisait de tuer son œuvre », commente la romancière. Elle dresse de passionnants portraits de l’entourage du maître, et en particulier son chef opérateur Édouard Tissé, ancien opérateur de guerre, virtuose du mouvement et des scènes d’extérieur. Eisen ne l’abandonnera que pour Ivan le Terrible, pour un opérateur plus enclin à filmer les ténèbres. Ces dernières ne sont pas toutes sur pellicule. Loin de toute hagiographie, Gouzel Iakhina explore les parts les plus troubles de son héros. Elle interroge ce que signifie, pour un artiste, devenir le porte-voix d’un État totalitaire, malaxant l’Histoire selon les mots d’ordre en cours. Quelles stratégies de survie dans un tel monde ? Elle évoque les liaisons féminines affichées par le cinéaste et son mariage de pure forme, pour écarter les soupçons dans un pays où l’homosexualité est un crime. La romancière raconte l’épuration idéologique à laquelle Eisen lui-même échappa. Son émotion est sensible quand elle évoque le destin du romancier Isaac Babel, l’un des scénaristes d’Eisen, arrêté, torturé, assassiné sans qu’on l’autorise malgré ses supplications à achever son dernier livre – lequel fut sans doute détruit. Une figure miroir pour Eisenstein, dont l’œuvre de génie ne put exister qu’au prix d’un pacte faustien.

Eisen, Gouzel Iakhina, traduit du russe par Maud Mabillard, Noir sur Blanc, 520 p., 27€