À l’Opéra national de Bordeaux, La Flûte enchantée de Mozart se déploie dans une production qui séduit avant tout par la richesse de son imaginaire visuel.

© Anthony Rojo

Qui ne sait combien la Flûte peut faire rêver ? De Robert Carsen à Romeo Castellucci, le dernier opéra de Mozart est devenu le flamboyant terrain de jeu d’esprits créateurs. Il n’y a pas de Flûte qui accepte un monde terne, ou monochrome. Par sa nature ésotérique et par ses racines ancrées dans le conte, mais avant tout par sa musique même, cet opéra Singspiel, donc comptant un certain nombre de passages théâtraux, appelle à une mise en scène digne de sa richesse imaginative. Le jeune metteur en scène Julien Duval l’a bien compris.  En étroite collaboration avec la costumière Aude Desigaux,  la créatrice lumière Anna Tubiana et le scénographe Olivier Thomas, il compose un univers foisonnant qui joue avec les codes historiques et l’imaginaire contemporain. Tout au long de la représentation, le spectateur est happé par un foisonnement de détails qui témoignent d’un goût affirmé pour la fantaisie. Les costumes multiplient les clins d’œil : l’oiseleur Papageno apparaît affublé d’un costume de poussin, tandis que les membres du chœur arborent des toges constellées de centaines de scarabées. La nature est d’ailleurs omniprésente : les herbes poussant de bottes, les arbres et les herbes suspendus à l’envers, les oiseaux en origami manipulés à l’aide de longue tige… Les références historiques, elles aussi, abondent : collerettes à fraise du XVIᵉ siècle, crinolines, volants, etc. La crinoline portée par Pamina par-dessus sa robe crée un effet décalé et presque sculptural. Certaines épaulettes, enfin, évoquent vaguement l’esthétique des super-héros de manga. Jusqu’aux deux prêtres et aux hommes d’armes, vêtus de jupes-abat-jour qui matérialisent littéralement la lumière dans un jeu visuel aussi ludique qu’inventif : elles s’allument lorsqu’ils passent dans le monde éclairé. Cette inventivité se prolonge dans la scénographie, organisée autour de deux univers radicalement contrastés. Une atmosphère claire et colorée du premier acte et un monochrome noir beaucoup plus austère dans le second. Le début de cet acte frappe par un dispositif scénique ingénieux : les personnages avancent en file dans un entrelacs d’escaliers orientés dans plusieurs directions, formant un labyrinthe qui évoque un vaste palais du cœur humain. Les chorégraphies d’Elsa Moulineau, légères et souvent joyeuses, introduisent une fluidité qui adoucit les tensions dramatiques.

Tendre Papageno

Dans la distribution, la vedette de la soirée est incontestablement Thomas Dolié. Habitué aux rôles sérieux, le baryton déploie ici un sens comique irrésistible dans un Papageno tendre et profondément attachant. À ses côtés, l’infatigable Mathias Vidal campe un Monostatos plein d’énergie, tandis que Jean Teitgen impose un Sarastro magistral, noble et stable. Ce trio masculin constitue sans doute le socle de la soirée. Parmi les autres interprètes, Sofia Kirwan‑Baez en Papagena et Elena Villalón en Pamina se distinguent par une présence scénique assurée. Les trois Dames — Julie Goussot, Axelle Saint‑Cirel et Anouk Defontenay impressionnent quant à elles par leur homogénéité et leur solidité vocale. En revanche, lors de cette première représentation, ni Omar Mancini dans le rôle de Tamino, ni Julia Knecht en Reine de la Nuit ne semblent parvenir à trouver pleinement leur meilleure forme. L’excellence du chœur de l’Opéra National de Bordeaux n’est plus à démontrer ; quant à l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine, dirigé par son directeur musical Joseph Swensen, il trouve un équilibre subtil entre une sonorité délicieusement brute et une cohésion instrumentale qui s’intègre naturellement à la dynamique scénique.

En jouant avec les symboles et les contrastes, cette production rappelle combien La Flûte enchantée demeure un terrain de jeu privilégié pour l’imagination théâtrale.

La Flûte enchantée de Mozart, sous la direction de Joseph Swensen, dans la mise en scène de Julien Duval. jusqu’au 2 avril au Grand Théâtre de Bordeaux. Plus d’infos : https://www.opera-bordeaux.com/