A Genève, Edward Clug illustre l’opéra de Rameau comme un affrontement entre la dynastie de Jupiter et le peuple. Caddies, cerbères et parapluies…

© Gregory Batardon

Qu’il a l’air esseulé, ce Castor dans son caddie, entouré d’une trentaine de charriots vides! Par Jupiter, quel enfer! Edward Clug nous présente sa vision d’un parcours infernal et c’est en garçon venu de la Roumanie de Ceaucescu qu’il se mêle de cette sombre histoire de famille, d’amour et de pouvoir en faisant jouer quelques réalités d’aujourd’hui à la cour baroque. Mais il ne peut amener ni Castor ni Pollux à une victoire autre que celle décrétée par Jupiter. Quand le maître de l’univers descend sur terre, il prend certes des airs de souverain cosmique, mais ne sera pas décapité. Clug ne fait pas de révolution, il ne change pas l’argument de Rameau. Plus subtil, il revient aux sources, à la version originale de 1734 même. Pourtant, ce Castor et Pollux, écrit sous la bonne étoile de Voltaire et de Rousseau, avait enfin triomphé à partir de 1754, dans une nouvelle version où Rameau simplifia l’argument et augmenta la part de la danse. Et Clug, lui, est chorégraphe… Interrogé sur la complexité de sa première incursion dans le monde de l’opéra, il répond que le plus difficile était justement d’y intégrer la danse puisque la construction baroque avec ses intermèdes aux allures de bal n’a plus de sens aujourd’hui. Les six danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Génève et les deux « Capitaines de danse » venus de Slovénie où travaille la compagnie de Clug, interviennent au cœur de l’histoire et pour troller celle-ci.

Alors, comment aborder aujourd’hui cette histoire d’amour et de pouvoir ? Les Dioscures sont frères jumeaux, mais de deux pères différents ! Jumeaux, mais Pollux est immortel et Castor, lui, mortel… A l’origine de cette constellation, Pierre-Joseph Bernard, si proche de Voltaire, met à l’épreuve nos idées de justice, d’amour paternel, fraternel et charnel… Les deux faux jumeaux aiment la même Thélaïre et Pollux se trouve déchiré entre son amour pour la femme qu’il désire et l’envie de réanimer son frère Castor, mort au combat qu’ils menaient fraternellement contre le roi Lyncée. L’engrenage passionnel imaginé pour amuser la cour française est véritablement infernal. Pour le plus grand plaisir de Clug, jusqu’ici connu comme grand raconteur d’histoires par la danse aux succès infaillibles, de Roméo et Juliette à Peer Gynt, Faust et autres Le Maître et Marguerite. En allant sur le territoire néohellénique, il investit le chœur de missions plus actives, tragiques et combatives, en vaillants représentants du peuple spartiate. Quand ils protègent l’entrée des enfers pour empêcher Pollux de se sacrifier pour son frère, chacun porte un parapluie noir qu’il manipule et ouvre telle une arme. « N’est-il pas tout le temps question de pluie et d’orage dans cette histoire », demande Clug avec un sourire aussi rayonnant que malicieux. Mais il y avait aussi les manifestations pour la démocratie, à Hongkong, placées sous la protection des parapluies. Et manifestement, Clug n’y est pas insensible et la musique baroque est, selon le novice en matière d’opéra, universelle et intemporelle.

© Magali Dougados

Pollux cependant réussit son incursion dans les bas-fonds où il surprend Castor, après que Clug nous avait surpris en nous confrontant à des Cerbères aux corps de danseurs enfermés dans les caddies, êtres hybrides qui arrivent pourtant à se mouvoir en sortant leurs pattes antérieures. Est-ce l’enfer du consommateur ? Castor ou Castorama ? Clug connaît-il les enseignes françaises ? Ce qu’il n’ignore pas, c’est que les Champs-Elysées, que Rameau place aux enfers, sont devenus un véritable centre commercial. Une remarque visuelle un brin subversive, là aussi. Quand il créa Le Maître et Marguerite au Bolchoï, c’était « juste avant le début de la guerre » et le public russe y voyait selon lui « une grande métaphore de la subversion et de la résistance ». Quand Pollux l’immortel tente de repêcher Castor, le livret résonne telle une rengaine publicitaire – « l’aurore qui dure et brille toujours » – qui jette plus de lumière encore sur le vide des caddies et les désirs illimités: « Ne calmez-vous point mon âme impatiente ? » Tous les Plaisirs, incarnés par les danseurs, n’ont pas suffi à retenir Pollux. Ni le liquide blanchâtre évoquant le lait maternel, enfin paternel car jupitérien et donc cosmique, ni l’eau déversée au sol pour un ballet de glisse des plus attrayants autour du frère jumeau déchiré. Et qui chante comme Andreas Wolf (baryton, Pollux) ne mérite pas de mourir, trouve finalement Jupiter, lui aussi en grande forme (Alexandre Duhamel, baryton-basse). C’est dès leur duo (« Ah ! Laisse-moi percer… ») que l’ensemble trouve chaleur et intensité, que l’énergie de Thélaïre (Sophie Junker, soprano) et sa fidèle amie Phébée (Eve-Maud Hubeaux, mezzo-soprano) passe la rampe et le spectacle s’envole. La boucle est bouclée, la guerre est finie, Thélaïde, Castor et Pollux peuvent fêter leur immortalité en tant qu’étoiles au firmament. Rameau et Bernard expliquent « littéralement les origines des constellations et des galaxies », indique Clug. Qui, lui, explique les origines de la rébellion. Gare aux parapluies donc, quand les caddies restent vides…

Castor & Pollux de Jean-Philippe Rameau. Mise en scène et chorégraphie Edward Clug. Direction musicale Leonardo García Alarcón. Du 19 au 29 mars. Grand Théâtre de Genève au Bâtiment des Forces Motrices