Cet opéra de chambre dansé, d’après Cocteau, se déploie dans une mise en scène du jeune Matthias Piro, qui est la révélation de ce spectacle. 

© Simon Gosselin

C’est le roman de la mort de la jeunesse que l’on redécouvrait hier soir sur la scène de l’Opéra de Lille, dans une lecture d’un metteur en scène dont on entendait pour la première fois le nom, Matthias Piro. Nul hasard puisqu’il s’agit de l’une de ses premières mises en scène, il n’a que vingt-six ans. Est-ce par son âge qu’il parvient avec tant de justesse à mettre en scène les héros de Cocteau dans leur refus d’embrasser l’existence adulte ? Peut-être faut-il un peu plus que la jeunesse pour comprendre cette œuvre tragique. Composé par Philip Glass en 1996, Les Enfants terribles conclut la trilogie consacrée à Jean Cocteau, après Orphée et La Belle et la Bête. Initialement conçu comme un opéra dansé, l’ouvrage déploie une écriture musicale qui semble, au premier abord, d’une grande simplicité. Elle se révèle pourtant d’une sophistication remarquable : la partition organise une véritable chorégraphie sonore faite de jeux rythmiques, de décalages et de transformations harmoniques en perpétuelle évolution. Dans la fosse, trois pianos remplacent l’orchestre, à la manière d’un « orchestre moderne » réduit à trois synthétiseurs chez Stockhausen. Discrètement, les trois musiciens et la cheffe Virginie Déjos prennent place et font entendre les premières notes avant même que les spectateurs ne remarquent leur présence. Pendant le prélude, un film montre les adolescents dans une complicité rieuse, parcourant les rues et les magasins de Lille et certains lieux emblématiques comme l’Opéra de Lille et le Palais des Beaux-Arts.

À mesure que l’histoire progresse, l’insouciance des jeunes gens cède peu à peu la place à un désespoir qui conduit à la tragédie. Pour traduire ce désarroi et l’impasse psychologique dans laquelle ils s’enferment, Matthias Piro, avec la scénographe Lisa Moro — toute aussi jeune — imagine une dramaturgie saisissante. Dans le grand appartement bourgeois où se déroule toute l’action, les pièces sont disposées en étoile autour d’une antichambre. Progressivement, leurs murs disparaissent. La transformation s’opère par la rotation de l’espace : chaque fois qu’une pièce revient dans le champ, elle n’est déjà plus celle que l’on vient de voir. Les meubles et les éléments de décor se métamorphosent eux aussi. Peu avant le dénouement, il ne subsiste plus que l’antichambre entourée de portes fermées. Paul s’y replie comme dans un refuge ou une prison intérieure ; mais lorsque survient le drame final, l’appartement retrouve soudain son apparence initiale, les murs se refermant à une vitesse presque magique, rappelant l’espace « réel ». Comment ne pas reconnaître là un hommage au sens de la métamorphose de Cocteau ? Et à cette idée, si ancrée dans le roman, que la jeunesse est un faux refuge, et que le rêve d’arrêter le temps ne peut semer que la mort.  Le gigantesque travail des techniciens de la régie apparaît alors dans toute son ampleur et force l’admiration. Les vidéos préfilmées de Janic Bebi et de Jonas Dahi se combinent à des captations en direct qui confèrent à l’ensemble une dimension de cinéma expérimental. Une belle réinvention du film de Jean-Pierre Melville qui avait tant marqué les esprits lors de sa sortie, en 1950, conférant à l’histoire de ces adolescents qui refusent le réel, des visages et des images.  Le baryton franco-mexicain Sergio Villegas Galvain donne au rôle de Paul une crédibilité frappante, incarnant avec intensité ce personnage peu à peu acculé dans une logique qui le sépare de la réalité. La soprano tchèque Marie Smolka excelle dans l’expression psychologique d’Élisabeth. Sa diction reste toutefois parfois floue et les pianos couvrent occasionnellement la ligne vocale, créant un léger déséquilibre avec Paul. Le timbre de mezzo de l’interprète non binaire Nikola Printz, très engagée en Agathe, se rapproche étonnamment de celui de la soprano, ce qui rend parfois leur distinction difficile. Enfin, le récit est confié à Gérard, ami des trois adolescents : Abel Zamora assume admirablement ce rôle charnière, dont il chante également sa partition.

Les Enfants terribles de Philip Glass, direction musicale Virginie Déjos, mise en scène Matthias Piro,  Opéra de Lille, jusqu’au 26 mars. Infos : https://www.opera-lille.fr/spectacle/les-enfants-terribles/